DANIEL COHN-BENDIT 1994 - 2014 - page 16

Politiquement,Mai 68 n’adonc pas d’héritiers ?
Comment voulez-vous réintégrer une révolte existentielle dans un discours poli-
tique? Voilà bien un héritage impossible ! 1968 représente unmythe pour la gau-
che,mais unmythedont ellene sait tropque faire. Car l’autoritarisme auquel s’est
attaqué lemouvement était autant celui du communisme que celui du gaullisme.
L’idéologie totalitaire, la légitimité du PCF, sonpassé glorieux dans la Résistance…:
toutcelaavoléenéclatsdès1968.Regardez lecomportementduPCetde laCGTpen-
dant les événements : ils ont combattu lemouvement puis ont retourné leur veste
après avoir vu que les usines semobilisaient. Quant aux socialistes, ils n’existaient
pas. Seul lePSUétait enphaseavecMai 68. Onpeut reprochermille choses àMichel
Rocardmais il était tout demêmeporteur d’une rationalisationpositive et critique
de 68. C’est précisément son apport et celui de PierreMendès-France qui ont été li-
quidés par FrançoisMitterranddans les années qui ont suivi.
Mai 81 achèveMai 68 ?
Oui, puisque il s’agit de la victoiredupersonnage leplus anti-68de lagauche, dans
son itinéraire, sapersonnalité et sa culture !Mitterrand imposeune versionmonar-
chiquedusocialismequin’arienàvoiravec l’idéal libertaire. Le «changer lavie »des
socialistesde1981estuneabstraction totale. Parun tourdepasse-passe idéologique,
il reprendd’ailleurs les vieux tropismes de l’étatisme et duprogramme commun…
Et qu’est ceque le « parler vrai »mitterrandien ?Onproclame l’unionde lagauche,
l’ouverturedes carcans et, unanplus tard, placeà l’austérité, à la rigueur, à l’ordre.
Bref, voilà tout le contraire de la libération de la parole de 68 : à l’époque, on pou-
vait dire un peun’importe quoi,mais aumoins, on disait les choses comme on les
pensait. Au fond, cela correspond àundésir très fort dans la société française : elle
veutun roi !C’estd’ailleurscequeSarkozy, enbon soixante-huitardcontrarié, esten
traindemanquer. Il désacralise lepouvoir et la fonction, incarne le « jouir sans ent-
raves ». Et il ne comprend pas que la France profonde, samajorité de droite en par-
ticulier, veut un vrai président. Pasun typequi ressemble àn’importequel patron.
Finalement, à gauche, les Verts ne sont-ils pas les plus proches de l’esprit de
Mai 68 ?
Absolument, dans le sens d’une révolution des consciences politiques, d’un questi-
onnement existentiel.
Pourquoi ne s’en réclament-ils pas, alors ? Beaucoup des « fondamentaux »
de l’écologie politique ont pourtant émergé dans la foulée de 68 : la pensée
d’André Gorz, de SergeMoscovici ou d’EdgarMorin, les expériences alternati-
ves et lesmobilisations contre le nucléaire...
Les écologistes s’en réclament … sans s’en réclamer. D’abord parce que 68 n’est
pas leur vécu. La plupart sont nés dans les années 60, ils ont pris tous les coups de
l’après-68 sans avoir goûté aumiel du « pendant ». Il y a sans doute, aussi, unemé-
connaissance des théories écologistes. Et puis, les Verts sont gênés par un certain
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