Daniel Cohn-Bendit

“Quand il parle de foot, un homme de droite comme Michel Platini devient régulateur et homme de gauche.”

Foot Mondial - Interview - 

Entre deux séances au Parlement européen, où il co-préside le groupe des eurodéputés Verts/ALE, Daniel Cohn-Bendit trouve toujours le temps de parler de foot. Et lorsque “Dany” mêle ballon rond et politique, il est question de régulation financière, du PSG, du rôle de l'argent, du Qatar, de Socrates et d’autogestion.

Existe-t-il un foot de gauche et un foot de droite?

Il faudrait demander à Luis Menotti (César Luis Menotti, entraîneur de l’Argentine championne du monde en 1978, Ndlr). C’est lui qui a inventé ça. Un foot de gauche serait celui qui ambitionne de marquer plus de buts qu’il en encaisse. Un foot de droite viserait au contraire à encaisser le moins de buts possible, en se disant qu’on finira toujours par en marquer un.

Est-ce toujours d’actualité?

C’est un mélange. Si vous prenez l’équipe de Barcelone, l’Allemagne ou le Bayern de Munich, ce sont des équipes qui essaient de faire le jeu et de marquer. Elles encaissent aussi des buts. Mais je crois que c’est dépassé, c’était un moment historique qu’on a essayé de définir ainsi.

Le foot ne penche-t-il pas plutôt vers des valeurs de droite?

Vers des valeurs de droite en ce qui concerne l’argent, c’est certain. On est dans la folie pure, on assiste à des trucs complètement irresponsables : le Qatar, le PSG ou les sommes payées par le Real Madrid. Quand il parle de foot et de fair-play financier, un “homme de droite” comme Michel Platini devient régulateur et “homme de gauche”.

A l’origine, le football est plutôt une construction collective…

Oui, mais à partir du moment où cette construction collective est dominée par des super machines bien payées, cela devient quelque chose d’irresponsable.

Le foot, au même titre que la finance, a-t-il été contaminé par l’ultralibéralisme?

Absolument. C’est l’ultralibéralisme, c’est l’ultra spectacle, ce sont les télévisions.

Comment peut-on réguler ce secteur devenu fou?

Déjà, il faut le faire. Le fair-play financier, c’est bien. Maintenant, il faut trouver une solution au détournement de cette idée par le Paris Saint-Germain et d’autres. Avec la Fondation Qatar (une ONG dirigée par la femme de l’émir, la cheika Mozah, Ndlr), ils détournent des fonds qu’ils donnent au PSG. On essaye déjà de tricher et de contourner la loi. C’est comme de l’évasion fiscale.

Comment encadrer l’argent des oligarques ou l’apport massif de pétrodollars?

Il faut lutter en disant qu’une équipe ne peut pas dépenser plus qu’elle n’encaisse. Les fonds qu’apportent les oligarques russes ou les pétromonarchies ne doivent pas dépasser 10% des recettes générées par un club. Le marché des transferts est-il la prochaine bulle ? Il faudrait voir quel type d’impôts paye le Real, quel type d’impôts il ne paye pas.
Voilà... Maintenant, si une équipe a 500.000 abonnés, elle a plus d’argent, c’est normal.

Que pensez-vous du principe de clubs autogérés et de l’idée d’un actionnariat populaire?

Je sais juste que mon fils, qui en avait marre des petits clubs, a monté avec des copains un club autogéré (le FC Gudesding - “Bien joué” -, basé à Francfort, Ndlr). Vous allez me dire, ils jouent tout en bas. Oui, c’est sûr, mais c’est marrant. Ils jouent entre eux, entre copains, ils ont deux équipes maintenant, ils sont montés d’un cran... Un club autogéré, avec un projet essayant de faire monter des jeunes, me paraît être une possibilité.

Ce format est valable à un niveau inférieur, mais est-il adapté au plus haut niveau?

Oui ! Rien ne contredit cela. Et ce n’est pas contradictoire avec le fait d’attirer de l’argent. On pourrait faire un club en cogestion. A la grande époque, les Corinthians de Socrates, qui deviendra capitaine de l’équipe du Brésil, était un club autogéré. On peut toujours tenter le coup. Je crois que si l’on veut... Les talibans de l’argent qui sont en train de matraquer le football matraquent aussi les esprits.

Cela porte-t-il préjudice au foot?

Oui, dans le sens où les jeunes, à partir d’un certain âge, ne voient le foot que par l’intermédiaire de l’argent. De toute façon, c’est irréaliste. Quand on vous dit que Cristiano Ronaldo gagne 20 millions d’euros par an, ça veut dire quoi ? Il a deux pieds le jeune homme. D’un autre côté, ça génère du spectacle, il y a même, de temps en temps, des beaux matches.

Pourrait-on aboutir à un consensus droite-gauche sur ce genre de questions?

Je pense. Pour qu’il y ait consensus, il faudrait que l’Union européenne régule ça et soutienne l’idée du fair-play financier tout en s’attaquant aussi à rendre impossible son détournement. C’est pour cela qu’aussi bien les impôts que paient ou ne paient pas les équipes espagnoles ou l’histoire de la Fondation Qatar, qui chercherait à promouvoir ses actions (des projets humanitaires dans l’émirat notamment, Ndlr), me semblent être des alertes. Si on ne sait pas empêcher ça, ça ne sert à rien de faire le fair-play financier.

Le fair-play financier, justement, ne risque-t-il pas de figer la hiérarchie actuelle?

Je serai d’avis de mettre un plafond à ce que peuvent gagner les joueurs, comme pour les traders en ce moment. Il y autant de difficultés à réguler la finance que le football, c’est le même phénomène. Toujours plus, toujours plus vite. Vous n’allez pas me dire que si Cristiano Ronaldo gagnait 5 millions d’euros, il serait malheureux, si?

Sans doute pas.

Voilà (rires). Dans le monde du spectacle, on constate les mêmes dérives. Quand un grand présentateur est lui-même producteur, ou quand vous regardez certains salaires d’acteur, vous vous dites également qu’il y a des dérives.

Le modèle allemand est-il la panacée?

Disons que la surveillance financière des clubs y est plus forte. Mais l’Allemagne a un avantage énorme, c’est le nombre de spectateurs. Quand je vois que l’équipe de Francfort qui est milieu de tableau en deuxième division a une moyenne de 50.000 spectateurs... À côté de ça, Monaco dépense des centaines de millions avec 3000 spectateurs. D’autant que Monaco devrait payer des impôts, point à la ligne. Sinon, ça n’a aucun sens.

Les ouvriers népalais travaillant sur les chantiers des stades de la Coupe du monde au Qatar œuvrent dans des conditions inhumaines. Doit-on retirer l’organisation du Mondial au Qatar?

C’est scandaleux, scandaleux... Il faut enlever la Coupe du monde au Qatar, et les Jeux olympiques à la Russie. Là, c’est le summum de la dérive. Les conditions de travail impossibles, l’esclavagisme dont sont victimes certains joueurs qui ne peuvent même plus quitter le pays... On croit rêver. On va aller à la Coupe du monde, franchement? C’est honteux. C’est là que l’on voit que le football a perdu tout cadre de réflexion.

Faut-il un nouveau vote?

Oui. Il faut déjà voter pour retirer le Mondial au Qatar. Ensuite, on peut le donner aux Etats-Unis par exemple (le Qatar a été désigné au 4ème tour de scrutin face aux Etats-Unis, Ndlr). Ou alors, qu’on fasse... (Il hésite) Donner la Coupe du monde au Qatar... Bon, du point de vue écologique, on a tellement gueulé qu’ils feront peut-être jouer l’hiver. Mais personne n’a réfléchi. Et puis, qui s’est sucré avec ça? Le Qatar a dû payer je ne sais combien de millions à je ne sais qui... Tout cela est répugnant.

Propos recueillis par Thibaut Veysset