Daniel Cohn-Bendit

L’Europe de Sisyphe

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Même les plus fervents fédéralistes doivent bien le reconnaître : l’idée européenne ne fait pas rêver aujourd’hui. La désaffection a commencé il y a longtemps, les citoyens n’y croient tout simplement plus... pour la plus grande joie des eurosceptiques de gauche comme de droite, et ce dans tous les pays de l’Union. Bien sûr, il est plus qu’improbable que le Parlement de Strasbourg devienne majoritairement anti-européen en mai prochain. Reste que le ton général de la conversation, plus clivante et défiante que jamais, est des plus préoccupant. Il semble devoir empêcher toute évolution future du projet européen, alors que la situation appelle bien plus à un approfondissement intelligent qu’au maintien du statut quo tel qu’on le connaît aujourd’hui.Ce n’est pas que les critiques formulées à l’égard de l’Union tombent nécessairement à côté de la plaque. Bien au contraire : elles sont toutes légitimes et visent souvent justes... mais les conclusions qu’on en tire sont régulièrement des plus bancales. L’Union européenne telle qu’elle s’est développée jusque-là, c’est une espèce d'aberration technico-administrative aussi efficace sur le plan normatif qu’inefficient sur le plan politique. D’un côté, elle a accouché de milliers de règles communes, dans des centaines de secteurs différents, depuis la liberté d’aller et venir jusqu’à des obligations imposées aux grandes entreprises : démarche d’autant plus impressionnante qu’elle vise l’unification volontaire d’Etats qui s’étaient violemment combattus au cours des siècles suivants. De l’autre, elle s’est faite en laissant consciencieusement aux mains de ces seuls Etats tout ce qui a trait à la vie politique, à la citoyenneté, au débat public. 

On en arrive ainsi à un stade avancé de la construction européenne, qui nécessite que ses institutions puissent prendre démocratiquement des décisions à caractère franchement transnational, alors qu’elles n’en ont ni les moyens ni la légitimité. Beaucoup se scandalisent des mesures budgétaires communes mises en place ces dernières années, en les présentant comme une atteinte à la souveraineté des Etats. Or non seulement la sacralisation de cette souveraineté au sein de l’Union pose véritablement problème, mais - comme le dit Habermas - ces procédures sont bien moins une atteinte à la souveraineté des Etats qu’à la liberté commune du Parlement européen et des parlements nationaux en matière budgétaire. Exécutif européen et exécutifs nationaux n’ont ainsi jamais été aussi forts pour imposer ensemble leurs décisions à leurs parlements respectifs. Ce n’est pas l’Europe qui impose ses vues aux Etats mais les Chefs d’Etats et de gouvernements qui imposent les leurs à leurs propres partenaires. Ceci au détriment du processus de délibération transparente et collective dont des sujets aussi importants que les finances publiques devraient impérativement procéder pour être un minimum légitimes... 

La thématique européenne a quelque chose qui rappelle le mythe de Sisyphe. Comme ce dernier, l’Europe semble se jouer des Dieux pour échapper à une fin que tout porte à croire inéluctable. Et de la même façon que Sisyphe se retrouve condamné à pousser pour l’éternité, vers le sommet d’une colline, un rocher qui en dévale aussitôt, l’Europe se succède nécessairement à elle-même, aussi absurde qu’elle puisse paraître. C’est un chantier qui n’est jamais fini. Je poursuivrai naturellement cette tâche même après avoir quitté le Parlement européen, où je me réjouis que d’autres politiques attachés à une véritable culture transnationale - à l’inverse de la plupart de nos collègues eurodéputés français - demeurent et prennent le relais. On ne sera jamais assez nombreux pour tenter,  à l’instar de Camus, d’imaginer Sisyphe heureux.