Daniel Cohn-Bendit

Le piège de l'élargissement

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Les écologistes sont fondamentalement en faveur de l’élargissement de l’Union européenne, pour des raisons à la fois culturelles, politiques et stratégiques. Il s’agit de montrer que l’Europe n’est pas un club blanc riche et chrétien mais un projet universaliste, laïc et généreux. De poursuivre la réconciliation entre des pays qui furent longtemps ennemis, depuis la France et l’Allemagne jusqu’à l’Europe centrale, et bientôt - peut-être - jusqu’à l’Europe balkanique. De donner également à l’Union la capacité de peser de tout le poids de plus d’un demi-milliards d’habitants, sur le plan économique et commercial mais aussi demain, pourquoi pas ? sur le plan militaire. Mais alors que la Croatie vient d’entrer dans l’Union, au pire moment de la crise qui secoue la construction européenne depuis ses origines, le doute me taraude... et si la dynamique d’élargissement, malgré tout ce qu’elle permet de positif, était aussi le fossoyeur de l'idée d'une Europe unie ? Comment peut-on élargir sans détendre, étendre sans diluer ?

 

En 2005 déjà le projet de traité constitutionnel s’est heurté au manque total de préparation des opinions publiques à l'élargissement de 2004, qui nous avait fait passer brusquement de 15 à 25 membres. Autant de nouveaux entrants avec qui il convenait désormais de partager fonds structurels et prises de décisions : un bouleversement qui faisait oublier à la « vieille Europe » le rôle essentiel de pacification et de stabilisation que cette politique de voisinage et d’élargissement avait joué à ses propres frontières. Il faut dire que ces frontières devenaient justement à l’époque une espèce d’obsession. Il fallait les protéger à tout prix, alors qu’on avait bien du mal à les définir avec précision. Et la difficulté se fait encore plus sentir aujourd’hui ! A tel point que beaucoup se mettent désormais à définir l’Europe, plus ou moins consciemment et contre la logique même du projet européen, non plus à partir de ce qu’elle devrait être mais de ce qu’elle devrait - à leurs yeux - refuser, à savoir... sa propre ouverture à des pays majoritairement musulmans comme l’Albanie ou la Turquie. Avant de refuser dans un même mouvement toute perspective d’approfondissement, jugée peu souhaitable et d’ailleurs impossible en raison de l’étendue de l’Union telle qu’elle existe aujourd’hui. C’est pourtant cette étendue et tout le chemin déjà parcouru qui rendent cet approfondissement nécessaire, et désormais urgent ! Si l’on veut résister à la dilution de l’ensemble du projet européen - mais aussi de la capacité à agir de chacun des Etats qui y participent - dans une espèce de grand marché libre, sans contrôle ni puissance publique, comme Thatcher et ses disciples en ont toujours rêvé...

 

Alors faut-il élargir encore, ou s’arrêter tout de go ? Et comment approfondir ? En lecteur de feu Michel Crozier, je sais bien que les institutions ont leur logique propre. Tant qu'il y aura une Direction Générale Elargissement à la Commission européenne, on élargira l'Europe ! Et même quand on aura les frontières de l'UEFA, avec Israël et le Kazakhstan, on trouvera toujours d'autres candidats... On aurait tort pour autant de se contenter de cette fuite en avant irréaliste, ou de verser dans un fatalisme dont on sait déjà qu’il ne servirait à rien. La question qui sous-tend ces paradoxes est en effet fort simple à formuler, à défaut d’avoir une réponse évidente ; elle est aussi potentiellement des plus mobilisatrices. Que voulons nous encore faire ensemble, maintenant qu'on ne se fait plus la guerre ? C’est là, en fait, que nos problèmes trouvent leur cause et leur solution... Et alors que nous entrons dans une année électorale européenne, nous avons une nouvelle occasion de nous y intéresser en profondeur. A charge, bien entendu, de savoir nous en saisir !