Daniel Cohn-Bendit

Les confidences de Dany, le (presque) retraité

Le Point - 27.06.2013 

Toujours vert. Trente ans en politique et la vie devant lui. Daniel Cohn-Bendit raccrochera-t-il vraiment ?

Quand il est en Grèce, Daniel Cohn-Bendit a un TOC. Il ne peut s'empêcher de commander un "café turc". Depuis les années 70 et l'invasion de Chypre, on est priés de dire "café grec". Qu'importe l'usage, "Dany" ne compte pas s'y plier. Fier de sa modeste insolence, il guette la réaction du serveur. On retrouve alors ses yeux malicieux, les mêmes que sur la célèbre photo de Gilles Caron.

Entre le député européen et les Grecs, c'est une histoire d'amour. La première fois qu'il a posé un pied en terre hellénique, son fils avait 5 ans. Il lui avait promis de l'emmener sur les traces des dieux grecs. Dans les années 80, c'est un philosophe, économiste et psychanalyste grec qui a aidé l'ex-anar à se structurer : Cornelius Castoriadis, dit "Castor", marxiste dissident et cofondateur du groupe Socialisme ou barbarie. Et, depuis trois ans, le député européen n'a eu de cesse de défendre les Grecs contre les injonctions de la "troïka". Au point de se voir attribuer le titre de docteur honoris causa,"avec la toge et tout", précise-t-il, fier comme un cancre ayant reçu les félicitations. Sa petite notoriété au pays de Socrate lui a laissé imaginer ce scénario : et si le Franco-Allemand se présentait, ici, en 2014, afin de briguer la présidence de la Commission européenne ? Un rêve fou, une dernière utopie pour l'ex-leader de Mai 68."Le fantasme d'un adieu", écrit-il joliment dans son petit essai autobiographique "Pour supprimer les partis politiques" (1). Sa sortie sera plus sobre : dans dix mois, l'hyperactif "Dany" raccroche. Celui qui a fêté ses 68 ans en avril, au Théâtre du Soleil, dirigé par son amie Ariane Mnouchkine, va prendre sa retraite.

En attendant, l'"apatride", comme il aime à se définir, court au chevet des pays malades : Espagne, Grèce, Portugal... Le reste de son temps, il le partage entre Strasbourg, Bruxelles, Francfort (où il vit) et Berlin (où il vient d'acheter un appartement). Pour une télé, une radio ou une conférence, il fait un saut à Paris et dort dans le premier hôtel écolo de la capitale, tenu par Franck Laval, d'Ecologie sans frontière. Ce jour-là, à Athènes, il a envie de se "promener". On lui propose de rejoindre à pied la place Syntagma, lieu de rassemblement des "Indignés" au plus fort du mouvement. Bof, l'idée ne l'emballe pas."Paradoxalement, Dany n'aime pas trop les manifs", nous explique une proche. Il aime "partir à la dérive" ; marcher sans savoir où il va. Suivons-le ! Fuyant la touffeur de ce début d'après-midi, le voilà qui louvoie à travers des ruelles ombragées où les arbres sortent du bitume. Celui qui pratique régulièrement le walking(la marche nordique "sans bâtons", précise-t-il) dans un parc francfortois lutte contre une hanche - pourtant opérée - qui le ralentit un peu, quand elle ne le fait pas boitiller. Ray-Ban noires, costume bleu Cyclades et chaussures en toile beige, "Dany" parle aussi "à la dérive". Des Grecset des Turcs, chez qui il trouve décidément un tas de points communs...

Rogne. Il traverse tête baissée, ignorant la circulation. Passe devant un immeuble abandonné. Un commerce fermé comme des centaines d'autres à Athènes."C'est une société étranglée et inégalitaire", juge le coprésident des Verts européens, qui reconnaît pourtant, sans angélisme, la nécessité de "dégraisser le mammouth"(la fonction publique). Quelques jours avant son arrivée, le Premier ministre a fermé la radio-télévision publique. Ça, ça le met en rogne ! Il compare même Samaras à Poutine ou à Ahmadinejad."En démocratie, tu n'envoies pas des flics pour couper le courant ! C'est compliqué, la démocratie", soupire-t-il."Democracy is shit but there is nothing better", lancera-t-il, plus tard, devant de jeunes blogueurs grecs...

La démocratie européenne se fera donc sans lui ? Il n'en sera plus acteur, c'est officiel. Commentateur, observateur du jeu politique, pourquoi pas ? Mais celui qui est élu au Parlement européen depuis 1994 ne briguera plus de mandat, il le jure. Et cette fois sa décision paraît irrévocable."Depuis six mois que je suis sûr de moi, je me sens libéré", confie-t-il à la terrasse d'un café."Y a pas de "Reviens !"", reprend-il à propos de ses petits camarades d'Europe Ecologie-Les Verts (dont il n'est plus membre) qui le supplient d'être présent au prochain scrutin. "It's over !" Avec l'âge, l'ex-agitateur est devenu plus sage. Entre une hernie discale et le retrait de sa thyroïde parasitée par un nodule, il a appris à écouter son corps."Les gens n'imaginent pas ce qu'est une campagne ! Même à Strasbourg, je sens que ça me fatigue, on est toujours en déplacement. En avril 2014, j'aurai 69 ans, je me dis que si tout va bien - chaque jour on apprend qu'un copain est parti, souffle-t-il -,si tout va bien, donc, j'ai encore, allez, dix ans pour me réinventer." L'impatient a déjà quelques projets. En juin 2014, ce fan de foot tournera (en principe) un road-movie pour Arte sur la Coupe du monde au Brésil."L'idée est de montrer l'envers des stades ; on va tourner dans un village d'Amazonie sans électricité, dans une favela où un ancien footballeur, Rai, fait de l'insertion auprès des jeunes... Avec lui, je peux discuter des heures de pédagogie. Je ne me vois pas faire ça avec Ribéry !" Chroniqueur àL'Obs et ex-animateur d'une émission littéraire en Allemagne, il a déjà reçu des dizaines de propositions de médias différents."Je n'ai pas encore décidé, mais j'ai deux exigences : ne pas être à plein temps à Paris et rester complètement libre."

Lui qui a longtemps trouvé un équilibre entre sa vie de famille à Francfort et son activité politique à Strasbourg veut se recentrer sur l'essentiel. Sa femme, Ingrid, enseignante d'allemand bientôt retraitée, et son fils unique, Bèla, 22 ans. Cohn-Bendit l'anarcho-libertaire, qui a vécu en communauté pendant près de quinze ans avec une conception toute personnelle de la fidélité, a tout de même fini devant M. le maire. Il avait 52 ans."On était à New York et on discutait du fait que j'allais être candidat en France pour les européennes de 1999. On se disait que cela ne signifiait pas pour autant un retour en France", raconte-t-il façon Woody Allen. Ingrid lui lance alors : "Et si on se mariait ?" "J'ai dit oui ! Elle ne m'a pas beaucoup forcé..." Un pied dans chaque pays. La France, l'Allemagne ; ses deux mères. La première fut plus ingrate quand, en 1968, elle l'expulsa. L'enfant de la Libération, né de parents juifs allemands réfugiés en France en 1933, a finalement vécu son exil comme une chance."Ça m'a obligé à me construire une autre vie", philosophe-t-il.

Par amour pour une femme. Et à tourner la page de Mai, dont il n'a aucune nostalgie. Son interdiction de séjour levée, il décide de rester de l'autre côté du Rhin, par amour pour une femme..."J'ai choisi de ne pas choisir une identité ; je suis un bâtard !" nous explique-t-il un matin devant un café et des tartines à la marmelade d'orange. Eveillé à la politique par son frère "Gaby" -"l'ersatz important de[son]père" -, l'écolo-libertaire vote pour la première fois à 39 ans et s'engage chez les Grünen (Verts allemands) dans le courant des "réalos", favorables à une coalition majoritaire. Sa double culture est en fait un atout. N'est-ce pas pour cette distance - et, bien sûr, pour son bagou - qu'on le consulte à tout-va ?

L'Europe, c'est son fonds de commerce. Qu'il interpelle Nicolas Sarkozy sur la Chine ou un commissaire européen sur la fermeture de la télé grecque, ses interventions au Parlement ne passent pas inaperçues. Sa force : rendre l'Europe accessible à tous. Exemple, devant des blogueurs athéniens : "Merkel a réussi un tour de passe-passe ; elle dit aux Allemands : "N'ayez pas peur de l'euro, car l'euro est allemand" !" Quant à la France, l'eurodéputé estime qu'elle souffre d'une "maladie congénitale : le présidentialisme". "Le modernisme français fait qu'on est complètement imperméable, on a une armure. Montebourg[et son made in France, NDLR] a un masque de fer pour ne pas voir le monde tel qu'il est." Envers les autres ministres, Cohn-Bendit est moins virulent."Y a des ministres qui se débrouillent bien : Valls, même si je le trouve désagréable, Taubira, Duflot se débrouillent bien... Batho cherche ses marques." Le premier d'entre eux, Jean-Marc Ayrault, confondrait son rôle avec celui de maire de Nantes, écrit-il dans son livre. Quant à François Hollande, qu'il a soutenu à la présidentielle,"il dirige la France comme il gouvernait le PS"."Hollande cherche sa posture dans l'Europe, donc il louvoie, analyse l'ex-journaliste.Il n'arrive pas à se décider entre une posture gaullienne et un fédéralisme européen, c'est sa faiblesse. Moi, j'attends d'un président qu'il dise : "Si on continue comme ça, dans trente ans, on aura l'influence du Luxembourg dans le monde " !"

A Strasbourg, il croise la bande des Le Pen ("le vieux Le Pen"(sic), sa fille et Bruno Gollnisch), mais aussi Rachida Dati et Jean-Luc Mélenchon (quand ils sont là). Le leader du Parti de gauche, que Cohn-Bendit a attaqué sur son absentéisme, s'en est pris récemment aux Allemands ("Personne n'a envie d'être allemand")."Sa sortie m'a attristé, commente Cohn-Bendit, pour qui Mélenchon prend "une pente socialo-franchouillarde. Quand Copé parle des immigrés, c'est du racisme ; quand Le Pen parle des immigrés, c'est du racisme ; quand Mélenchon parle des Allemands, c'est du racisme !"

Face au racisme, à l'antisémitisme, le fils de rescapés bondit."Je suis juif parce qu'il y a des antisémites", a-t-il l'habitude de dire."Ma femme - qui est goy - pense que c'est une explication un peu trop simple." Cohn-Bendit écoute sa femme. Voici l'athée, qui ne met jamais un pied dans une synagogue, en train d'envisager l'écriture d'un livre "auto-réflexif" sur l'identité juive. Le sexagénaire nous jure qu'il ne traverse pas une période de questionnement sur l'existence de Dieu."Non, c'est autre chose, affirme-t-il.Ça fait partie de mon histoire prénatale ; j'ai toujours ce sentiment que, si j'étais né dix ou quinze ans plus tôt, j'aurais pu finir en camp d'extermination."

 

Cohn-Bendit en 10 dates

 

1945 : naissance de Marc-Daniel à Montauban.

1957 : retour en Allemagne dans un internat alternatif.

1959 : mort de son père d'une tumeur au poumon.

1968 : un arrêté d'expulsion le renvoie en Allemagne.

1969 : éducateur dans une crèche anti-autoritaire.

1976 : journaliste et rédacteur en chef d'un magazine allemand anarchiste.

1984 : vote pour la première fois et adhère aux Grünen (Verts allemands).

1989 : adjoint au maire de Francfort, chargé de l'immigration.

1994 : entre au Parlement européen.

2008 : lance le mouvement Europe Ecologie en France.

 

Ce qu'il dit de lui

 

Un défaut ?" J'ai un narcissisme surdéveloppé ! "

Un regret ?" Y'en a trop ! Avoir eu un enfant tard (45 ans). J'aurais pu en avoir deux ou trois, avoir une fille... "

Une déception ?" Europe- Ecologie. Les Verts sont des talibans de la tradition ! "

La religion ?" Connais pas ! "

Le choix ?" C'est décisif, c'est la liberté. C'est la définition même de l'existence : vouloir et pouvoir choisir. "

Apatride ?" Oui, j'ai choisi de ne pas choisir une identité ; je suis un bâtard ! "

Que reste-t-il de Mai 68 ? " Rien ! C'était l'Antiquité, le monde a changé ! "

 

Ce qu'il dit des autres

 

Mélenchon ? " Il a un côté totalitaire. Le titre de son livre "Qu'ils s'en aillent tous !" a été repris par Peppe Grillo et c'était le mot d'ordre de Mussolini ! "

Royal ? " Elle ferait une bonne ministre de l'Environnement. Après, il faudrait gérer les relations familiales... "

Hollande ? " Il dirige la France comme il gouvernait le PS. "

Montebourg ? " Il a un masque de fer pour ne pas voir le monde tel qu'il est ! "

Merkel ?" Elle a réussi un tour de passe-passe en disant aux Allemands : "N'ayez pas peur de l'euro, car l'euro est allemand !" "

n');nn
nn"}; $('.col_article_brouil_end').append(contenu_col_article_end.contenu); var contenu_partage_article = {"contenu":"n
ntnt
ntntt
n tt n tt n n
n ttn
n tt n tt n n
n tt
ntt ntt n n
ntt
n tt n tt n n
n
n n n n
n nt
ntntntnt
nttnttntt
nttt
nttt
nttt
ntt
nttnttnttntt
nttt
nttt
nttt
ntt
nttnttnttntt
nttt
nttt
nttt
ttntt
nttnttnttntt
nttt
nttt
nttt
ntt
nttnttnttntt
nttt
nttt
nttt
ntt
nttnnt
ntnn
nnnn"}; $("#entete2_article").after(contenu_partage_article.contenu); // ]]>