Daniel Cohn-Bendit

La preuve par Snowden

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

La destinée d’internet s’avère bien plus complexe que ce à quoi beaucoup s’attendaient. Il devait connecter la planète entière dans le sens d’une maximisation des libertés et d’un accès toujours plus grand à la connaissance. Et de fait il permet évidemment tout cela ! Mais dans le même temps, on découvre aussi ses limites, et elles sont de taille et de nature diverses. D’abord, l’accès à toujours plus d’informations ne permet pas nécessairement aux sociétés d’être mieux informées, et les acteurs numériques qui se spécialisent dans l’investigation et l’information de qualité ont parfois du mal à faire reconnaître leur légitimité et leur spécificité : la condamnation de Mediapart dans l’affaire Bettencourt vient de le démontrer. Ensuite, cette libération d’énergies nouvelles s’est accompagné d’un souffle que tout le monde n’a pas bien su anticiper, tant il est vrai qu’internet a provoqué de restructurations plus ou moins bienvenues. D’un côté la presse a vu sa crise aggravée par le virage numérique, dans lequel elle s’est d’abord mal engagée. De l’autre la finance a pris ce même virage à pleine vitesse au risque de faire déraper toute l’économie derrière elle, tant sa capacité de spéculation était décuplée.

 

Les révélations d’Edward Snowden sur les pratiques d’espionnage que les Etats-Unis ont mises en place, en visant notamment l’Europe, procèdent d’un paradoxe du même genre. D’abord, on s’aperçoit que les individus ne sont pas les seuls à accéder plus facilement à toutes sortes de données ; les Etats le peuvent aussi, et dans des proportions bien plus importantes, jusqu’à pouvoir s’immiscer plus profondément encore dans les vies privées que le policier est-allemand du film La Vie des autres. On s’en doutait, mais les preuves sont désormais sur la table. C’est particulièrement vrai pour les Etats-Unis où est basé l’essentiel des entreprises et grandes infrastructures nécessaires au fonctionnement d’internet ; ce qui rappelle les dangers que peuvent représenter, dans ce domaine comme dans d’autres, les « géants » et autres quasi-monopoles. Ensuite, alors même qu’internet a permis de faire tomber des régimes dictatoriaux - à défaut de constituer à lui seul un outil susceptible de faire gagner une élection dans un pays libre - on voit là qu’il permet tout autant de s’en prendre au respect des individus et des libertés fondamentales... au nom de la lutte contre le terrorisme, et pour la défense de ces mêmes libertés. De quoi réfléchir aux garde-fous que l’on doit façonner pour cet outil si l’on ne veut pas qu’il finisse par se retourner contre tous les espoirs qu’il avait suscités !

 

Dans cette optique, on ne peut une fois de plus que regretter la conduite de la plupart des dirigeants européens. Barroso et Von Rompuy brillent depuis le début de l’affaire par leur silence, de même que Merkel. Hollande réclame mollement la suspension des négociations sur le traité de libre-échange avec les Etats-Unis, sans rien faire pour la protection de Snowden lui-même, alors que ces négociations débutent bel et bien. Pire plusieurs pays européens empêchent le survol de leurs territoires par l’avion du chef d’Etat bolivien, parce qu’une rumeur indique qu’il pourrait avoir Snowden à son bord - ce qu’une fouille de l’avion en question, lors d’une escale en Autriche, permettra de démentir... L’Europe avait l’occasion d’engager un bras-de-fer inédit avec les Etats-Unis, d’imposer un traité de protection des données privées et de s’affirmer en puissance méritant d’être respectée ; au lieu de quoi elle a préféré un bras-de-fer tout aussi inédit avec un petit pays ami au détriment de ses propres valeurs... Contradiction ultime, et hélas pas vraiment surprenante, mais qui en dit long sur la confiance en lui-même que notre continent doit encore gagner.