Daniel Cohn-Bendit

Irresistible Chine?

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Le poids pris par la Chine dans le concert des nations au cours de la décennie écoulée est indéniable et ce serait grand tort de ne pas l’admettre. Aujourd’hui deuxième puissance économique mondiale, l’empire du Milieu ne cache pas sa prétention à devenir première à l’horizon 2035 - et plus encore à conquérir un leadership politique à l’échelle planétaire. L’enjeu n’est pas mince ! Ce serait bien la première fois depuis deux siècles qu’un pays au régime autoritaire se hisserait en une telle position. A l’ère de la mondialisation, l’intérêt politique des nations semble se confondre jusqu’à se dissoudre dans des intérêts économiques de court terme. Du coup, pour nombre de nos démocraties, pénétrer le marché chinois semble prendre le dessus sur toute considération politique sérieuse quant à la nature autoritaire et néo-impérialiste du régime de Pékin. Rien qu’au cours des semaines récentes, les illustrations de cette démission collective malheureusement foisonnent...

L’affaire des panneaux solaires en est un premier exemple. Afin de lutter contre l’énorme dumping de la Chine dans ce secteur, la Commission européenne a adopté des mesures provisoires de taxation exceptionnelles contre les importations de panneaux photovoltaïques venues de ce pays. Des mesures fondées en droit et absolument nécessaires si l’on veut enfin permettre l’émergence d’un tel secteur en Europe, mais qui ont suscité l’ire de Pékin ! Ce sont désormais les vins européens qui sont officiellement suspectés par la Chine de bénéficier d’aides publiques illégales... De la même façon, la Chine menace s’en prendre aussi aux machines-outils allemandes, pourtant indispensables à son industrie ! Alors qu’on pouvait imaginer que l’Union européenne serrerait les rangs sur le dossier du solaire chinois, pas moins de 18 Etats membres – dont l’Allemagne –  ont étrangement décidé de s’opposer à la démarche pourtant justifiée de la Commission. C’est à se demander si, après la Croatie, la Chine ne serait pas en train de devenir le 29° Etat membre de l’Union !!!! Si on en juge par ses investissements croissants en Europe et ses interventions directes auprès des gouvernements qui la composent, il faut admettre qu’elle se comporte comme si c’était le cas...

Au moins la France a-t-elle su, dans cette affaire, résister aux « amicales » remontrances de Pékin... Mais il ne faudrait pas croire que c’est là une constance dans sa politique. François Hollande joue parfois un jeu tout aussi trouble que Nicolas Sarkozy à l’endroit de la Chine. Il y a à peine un mois au Sénat, les socialistes alliés à l’UMP ont voté en faveur de la ratification d’un incroyable traité d’extradition entre nos deux pays. L’Assemblée nationale doit encore se prononcer sur le texte. Espérons qu’elle aura l’audace de le repousser ! Mais il est frappant de voir qu’il n’aura fallu que quelques semaines après le déplacement du Président de la République en Chine pour qu’il soit présenté au Parlement, avec le soutien du gouvernement, alors que le système judiciaire chinois ne correspond en rien aux exigences de procès équitable ! La pêche aux contrats, prometteuse ou pas, l’emporte décidément sur le reste... Et repousse toujours à plus tard la recherche d’un équilibre digne de ce nom. A force de croître sans limites, le « modèle chinois » est pourtant désormais en surchauffe, et il devient urgent que les autorités s’en aperçoivent. Il y a une semaine, les marchés financiers bruissaient de rumeurs de faillites bancaires à la Lehman Brothers en Chine, avec de possibles effets dévastateurs dans ce pays et dans le reste du monde. Toute la question est de savoir si les Occidentaux réaliseront à temps les risques qu’ils courent eux-mêmes à trop laisser le pouvoir de Pékin n’en faire qu’à sa tête...