Daniel Cohn-Bendit

"Ils contestent une société mégalo"

Le journal du dimanche - 23.06.2013 

INTERVIEW - Figure du mouvement de la révolte de la jeunesse en Mai-68 en France, Daniel Cohn-Bendit analyse les raisons de la contestation au Brésil et en Turquie et décrypte la "résignation" des jeunes Français et Européens.

 "Des profs, pas du foot!", scandent les jeunes Brésiliens. Cette révolte vous surprend-elle?
Non. Quand je suis allé en repérage au Brésil pour préparer mon film sur la Coupe du monde, j'ai rencontré de nombreux jeunes et beaucoup posaient déjà la question des dépenses pour le Mondial et les Jeux olympiques. L'histoire de cette augmentation des tarifs dans les transports publics a été la goutte d'eau dans une société où le fossé entre les riches et les pauvres persiste malgré des progrès incontestables.

Les années Lula sont loin. La présidente, Dilma Rousseff, n'est pas à la hauteur?
La réduction des écarts entre les plus riches et les plus pauvres est aujourd'hui bloquée. L'émergence de la classe moyenne s'est ralentie. On le voit avec la question centrale de l'éducation. L'attente des Brésiliens les plus pauvres est immense. La demande de transports publics gratuits exprime une autre conception de la solidarité, une demande d'investissement dans le bien commun. C'est une révolte aussi contre la conception de la vie brésilienne, une société qui reste autoritaire et machiste. Politiquement, la gauche brésilienne se fait secouer. Les affaires de corruption ne passent pas.

En Turquie, ce sont les jeunes qui sont à l'origine de la révolte contre ce projet d'urbanisme. Faites-vous un parallèle?
Absolument. Les jeunes Turcs manifestent au nom du "laissez-nous décider notre vie". Ils contestent la gouvernance de leur pays et le modèle de développement qui en découle, c'est-à-dire une société ultraproductiviste et mégalo. Le gouvernement turc est fier de construire le plus grand aéroport du monde. Le Brésil se félicite d'accueillir la Coupe du monde de foot et les JO. Cette conception de grandeur, un brin mégalo, ne séduit plus la jeunesse de ces pays. Dans ces pays émergents où l'économie est dynamique, les jeunes attendent des retombées rapides qui ne viennent pas.

Dilma Rousseff et Recep Tayyip Erdogan sont deux dirigeants bien élus mais contestés… Comme le général de Gaulle en Mai-68?
Erdogan et Rousseff sont à la tête de pays émergents. Mais je ne les compare pas. Erdogan a, certes, rallié à son projet islamo-modéré les classes urbaines moyennes mais il est devenu un autocrate. Au-delà des situations politiques propres à chaque pays, les révoltes des jeunes traduisent de profondes mutations des sociétés brésiliennes et turques. La question maintenant, c'est celle des débouchés politiques. On n'en connaîtra l'issue que plus tard. Mai-68 a débouché vingt et un ans après avec l'arrivée, en 1981, de la gauche au pouvoir.

«Régression économique va avec résignation. Quand il y a résignation, les mouvements les plus sectaires en profitent»

Depuis le mouvement des Indignés en 2011 en Espagne, la jeunesse européenne semble résignée. Comment l'expliquer?
D'abord, il faut être prudent. Le 15 mars 1968, Pierre Viansson-Ponté écrivait dans Le Monde "La France s'ennuie". Quinze jours plus tard, ça pétait. Aujourd'hui, la situation est radicalement différente dans notre vieux monde frappé par la crise. Les jeunes des pays émergents sont en révolte contre les projets mégalos de leurs gouvernants alors que ceux du nord sont résignés face au chômage de masse. L'Europe est confrontée à un profond pessimisme, une forme de résignation. Quand des pays comme l'Espagne ou la France vivent avec des chiffres du chômage des jeunes abyssaux, tout le monde a bien conscience qu'il n'y a pas de recette miracle. Les politiques d'austérité montrent leurs limites. Il faut passer par un nouveau partage et surtout par une relance au niveau de l'Union européenne. Le problème, c'est que les gouvernements n'ont pas la force, ni le courage, d'aller à fond sur cette piste.

En France, la résignation semble encore plus forte.
Chez nous, il y a un blocage. Nous sommes dans une phase de régression économique. Et régression, ça va avec résignation. Quand il y a résignation, les mouvements les plus sectaires, qu'ils soient d'extrême gauche ou d'extrême droite, en profitent. C'est la victoire actuelle du "y a qu'a", celui de Marine Le Pen comme celui de Jean-Luc Mélenchon. Une situation qui débouche sur du vote FN ou de l'abstention.

«Je suis pour un "Erasmus pour tout le monde" : étudiants, ouvriers, maçons,ingénieurs… Ce brassage européen serait formidable»

Un an après la présidentielle, c'est inquiétant car François Hollande a fait de la jeunesse l'une de ses priorités…
La gauche est désorientée. François Hollande avait promis une réorientation de la politique européenne. Pour l'instant, ça n'avance pas. Il ne joue pas les coups à fond, ne prend pas assez de risques. Avec sa "politique de redressement", il espère retrouver des marges de manœuvre et ensuite redistribuer. Cela s'appelle la méthode Coué. Parfois ça marche, mais souvent ça ne marche pas. Je lui reproche aussi de ne pas mettre le paquet sur l'économie verte, comme l'ont fait les Allemands. Au lieu de ça, la France est toujours en train de mener la guerre de Cent Ans en opposant l'écologie à l'économie. Le relance économique passe par l'innovation. Et l'innovation, c'est la transition écologique. C'est ce que la gauche française n'arrive pas à comprendre.

De nombreux Français, les plus diplômés, optent pour l'expatriation. Un signe de pessimisme supplémentaire?
En soi, ce n'est pas un problème de voir les jeunes travailler sur tout le continent européen. Il faut que les Français comprennent que leur horizon ne se limite plus à un espace qui irait de Brest à Strasbourg et de Lille à Perpignan. Leur espace pour trouver un emploi s'étend de la Finlande à l'Italie du Sud. Moi, je suis pour un "Erasmus pour tout le monde" : les étudiants, bien sûr, mais aussi les ouvriers, les maçons, les ingénieurs… Ce brassage européen serait formidable. Il aiderait à créer une vraie identité européenne.

Les révoltes en Turquie et au Brésil ont montré le rôle démultiplicateur des réseaux sociaux. Bonne ou mauvaise nouvelle?
En 1968, la liberté passait par Radio Luxembourg et Europe 1, qui se sont forgées dans la rue quand l'ORTF était la voix de son maître. Aujourd'hui, Internet offre, pour le meilleur et le pire, des liens directs pour tous ceux qui veulent prendre des initiatives. Cette forme de communication est une possibilité de liberté. Ce n'est pas un hasard si tous les systèmes autoritaires, de Poutine à Erdogan, font voter des législations pour bloquer les réseaux sociaux.