Daniel Cohn-Bendit

ERDOGAN, DE GAULLE, même combat !? LE MAI STAMBOULIOTE

Chrnoique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Les événements qui se déroulent en Turquie présentent-ils certaines analogies avec mai 68 ?Moi qui ai souvent désillusionné ceux qui m'attendaient dans le rôle de commentateur des mois de mai qu'ils espéraient voir refleurir ici ou là, je vais probablement surprendre ! Car je retrouve en l’occurrence des ingrédients explosifs similaires à ceux qui ont mené à la révolte en France. Je ne partage pas les analyses comparant la révolte turque au printemps arabe ; d'autant que la Turquie a fonctionné, pour ce dernier, comme point de référence. Pour le monde musulman, la démocratie turque symbolise plutôt l'avant-gardisme politique, avec l'AKP incarnant un islam moderne, à l'image par exemple de la CDU d'un Helmut Kohl. Comme en 68, les prémices de la "révolution" semblent plutôt anodines. A Nanterre, nous protestions pour réformer l'organisation interne de l'université. A Istanbul, un groupe de jeunes s'est insurgé contre l'abattage des arbres du Gezi Park. Mais ces événements ont pris le sens d'épiphénomènes avec le début de la répression. La grève initiée en novembre 67, en politisant la faculté, nous a amenés à contester les arrestations des militants qui avaient attaqué l'American express à Paris en signe de protestation contre la guerre américaine au Vietnam. De l'occupation de l'université à l'appel du 22 mars en passant par les arrestations des étudiants protestataires, tout s’est ensuite enchaîné pour aboutir à la révolte que nous connaissons.

1968 correspond à une explosion sociale dont la dimension politique était à l'origine indépendante des formations politiques traditionnelles. Or la logique à l'oeuvre en Turquie est assez semblable ! La répression disproportionnée des forces de l'ordre a été le déclencheur d'une protestation qui s'est généralisée et qui a coagulé une multitude de revendications sociales indépendantes des partis. Le ralliement des syndicats appelant à la grève ne s'est pas fait attendre non plus. La "Takisim Plateform" initialement constituée contre le projet immobilier gouvernemental de transformation du parc en centre commercial est devenue le dénominateur commun de l'expression de toutes les frustrations de la société face au pouvoir monolithique autoritaire du leader de l'AKP. Un parti qui a toujours remporté haut la main les élections et mené des réformes incontestables même si certaines libertés fondamentales sont régulièrement flouées.   Vues les accointances entre le pouvoir et les médias, ce n'est donc pas un hasard si la mobilisation s'est produite grâce aux réseaux sociaux. L'AKP est aussi le parti qui a permis un essor sans précédent de l’économie du pays pour en faire l’une des plus prometteuses si l'on en croit l'OCDE.

Là encore le souvenir de De Gaulle n’est pas loin ! Lui aussi avait permis la modernisation économique de la France tout en s'appuyant sur une conception autoritaire et conservatrice du pouvoir, façon ORTF. Avant de mobiliser des milliers de manifestants défilant sur les Champs-Elysées, et de remporter la mise avec son mot d’ordre, "moi ou les communistes" pour faire triompher la vague bleue aux élections. Et quand on regarde la contre-mobilisation conservatrice de masse autour d'Erdogan, il y a de quoi être troublé. Les "agitateurs terroristes" du Premier Ministre turc résonnent étrangement avec la "chienlit" du Général De Gaulle. Mais derrière son allure inébranlable, ce dernier n'a jamais su capter ce qui se jouait dans la société, ni empêcher 68 et les changements qui en ont découlé. Il semblerait qu'aujourd'hui, la mégalomanie d'Erdogan combinée à ses tentatives d'imposer une morale rétrograde à toute la société soit en train de lui jouer de mauvais tours.... Alors s'essaiera-t-il à un "Ou moi ou les kémalistes intégristes?"... L'histoire nous le dira...