Daniel Cohn-Bendit

Burnier, un classique chez les modernes

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Michel-Antoine Burnier n'est plus. Il nous a quitté fin mai pour rejoindre deux de ses plus proches complices déjà partis, Frédéric Bon et Jean-François Bizot. L'un était un politologue brillant et son cousin de sang ; l'autre un agitologue flamboyant et un despote libertaire pour qui il était une sorte de tuteur, à la fois rigoriste et facétieux, depuis les débuts de ce grand magazine que fut Actuel. Bon et Bizot n'étaient évidemment pas ses seuls compagnons d'un long parcours intellectuel qui - comme pour bien d'autres de sa génération – avait débuté par un engagement radical contre la guerre d'Algérie et qui s'était ensuite prolongé par une insatiable boulimie de presse et d'écriture. C'est auprès d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie, grand résistant et fondateur du quotidien Libération, que Michel-Antoine se révéla homme de presse avec la création de L'Evénement, un mensuel aussi pauvre en argent qu'il était riche en idées. Avec Bernard Kouchner, il se coltina aux engagements les plus difficiles et aux amitiés les plus fidèles, quel que fut le prix personnel à en payer. Cette capacité quasi juvénile à placer l'amitié au-dessus de tout faisait partie des paradoxes du personnage. Elle ne fut pas toujours comprise, mais on aurait tort de lui en faire reproche car elle n'aveuglait pas en lui son sens aigu de la critique.

Fin observateur de la vie politique, il aurait pu s'imposer en universitaire impérieux et émérite. Son impressionnante culture classique aurait aussi pu lui ouvrir les voies du Quai d'Orsay ou les colonnes du Figaro littéraire. Doté d'un exceptionnel talent d'écriture qu'il déployait dans une multitude de registres, il aurait pu – s'il l'avait voulu – accéder au Goncourt comme son très cher ami Patrick Rambaud. Mais à l'épicentre d'une incroyable fratrie de monstres talentueux, Burnier jouissait avant tout d'être une constante conjonction de coordination entre des personnalités dont la réunion eut été improbable sans lui. Il faut dire que ce fils de la bourgeoisie catholique chambérienne que tout destinait à la sévérité d'une charge notariale avait plaisir à s'encanailler partout où il n'aurait pas dû être. Il y avait toujours chez lui ce mélange de passion fidèle et effrénée pour ses amis et une perpétuelle distance critique à l'égard de ses engouements. Proche de Sartre quand celui-ci s'évertuait encore à haranguer le prolétariat défait de Billancourt, il n'oubliait pas son passage chez les dissidents de l'Union des Etudiants Communistes. C'est lui aussi qui tenait la boutique à Actuel lors de bouclages aussi épiques que bordéliques quand Bizot, parti en reportage lointain, ne donnait plus signe de vie. C'est encore lui qui tenta de mettre un peu de cohérence dans les discours de Kouchner lorsque ce dernier se trouva enrôlé par Sarkozy dans un ministère des Affaires étrangères placé sous la surveillance permanente de Claude Guéant...

Il faudrait des jours pour tenter de raconter et comprendre ce que fut et fit Michel-Antoine... Il était un artiste du verbe écrit doté d'une incroyable exigence à l'égard de lui-même, capable de reprendre dix fois une phrase pour y ajouter une nuance ou y retrancher une redite. Ecrivain talentueux, il préférait souvent prêter sa dextérité experte à d'autres ; ceux qu'il aimait ou admirait, sans renoncer à les prendre parfois pour cible de son humour ravageur. Sans lui, le journalisme des dernières décennies, bousculé et emporté par le souffle de 68, n'aurait vraisemblablement jamais été ce qu'il a été. Dans cette effervescence de plus d'un demi-siècle, Michel-Antoine fut un artisan du dépassement de la querelle entre les classiques et les modernes. Il restera, j'en suis sûr, un grand classique de ce qui fut une des plus singulières époques de la modernité.