Daniel Cohn-Bendit

Syrie : le cynisme diplomatique

 

Amnesty International a publié le 23 mai son rapport sur la situation des droits humains dans le monde. Et comme chaque année on rêverait de le trouver beaucoup moins épais, alors que son volume n’évolue guère. On est accablé par une telle lecture. Malgré les beaux discours qui régulièrement rappellent le souci de tel ou tel dirigeant d’envergure d’en finir avec les violations des libertés les plus fondamentales, le choc de la réalité est rude, terrifiant... Pour sa dernière édition, c’est sur le sort des migrants et des réfugiés que l’organisation a voulu mettre l’accent : 15 millions de personnes reconnues comme « réfugiés » en 2012, auxquels s’ajoutent des millions de déplacés au sein même de leurs pays... La Syrie en particulier fait figure de crise humanitaire majeure. L’Onu dénombre officiellement plus de 4 millions de déplacés sur son propre territoire, fuyant les combats et les exactions des forces loyales au régime, qui bombardent sans cesse des zones d’habitations. Près d’un million et demi de réfugiés sont partis à l’étranger. Plusieurs centaines de personnes sont mortes sous la torture, avec un nombre total de victimes qui oscille selon les estimations entre 60.000 et 94.000 tués, essentiellement parmi les civils. On se demande à ce rythme ce qu’il y aura encore à sauver dans quelques mois, si d’aventure la communauté internationale parvenait à raisonner la Russie, la Chine ou l’Iran qui continuent aujourd’hui de soutenir Bachar El-Assad. 

L'obsolescence du Conseil de Sécurité de l’Onu se fait ici cruellement sentir. A cause du droit de veto dont y disposent cinq Etats à la conception de l’intérêt général parfois très élastique, l’Onu se retrouve incapable de mettre en oeuvre la responsabilité de protéger les populations civiles, notion qu’elle a même élaborée et précisée, pour répondre à ce genre de situations, il y a déjà plusieurs années... Et l’Union européenne se montre tout aussi irresponsable en refusant de jouer le rôle qui devrait être le sien vis-à-vis des réfugiés syriens. Nos pays font en effet tout leur possible pour rendre leurs frontières hermétiques à ces derniers, parfois au mépris des règles internationales comme lorsque la Grèce expulse des Syriens présents sur son territoire. Et le Parlement européen lui-même participe à ce scandale ! D’abord en refusant de condamner formellement ces pratiques ; ensuite en refusant d’en appeler, comme les écologistes l’ont proposé, à l’activation d’une directive pourtant adoptée par les gouvernements dès 2001 et qui serait ici particulièrement utile. Le texte en question avait été rédigé pour faciliter l’arrivée de personnes déplacées auxquelles seraient reconnues une protection temporaire minimale sur l’ensemble du territoire de l’Union. On voit mal situation qui en rendrait la mise en pratique plus nécessaire qu’aujourd’hui... L’Union européenne aurait-elle déjà oublié qu’elle a reçu il y a peu le Prix Nobel de la Paix, pour se conduire de la sorte ?

La France si attachée aux Droits de l’Homme se grandirait en prenant le leadership pour faire évoluer ce terrible attentisme. Mais elle ne semble pas pressée de le faire. Elle fait même partie des Etats qui gênent la protection des Syriens en fuite depuis qu’elle a décidé unilatéralement de les contraindre à se doter d’un visa de transit avant de pouvoir fouler le sol de ses aéroports, rendant plus difficile, par exemple, une simple escale à Roissy pour quelqu’un qui chercherait à passer outre-atlantique. Après son arrivée à l’Elysée, on a vite compris que François Hollande n’adopterait pas de positions révolutionnaires en matière de politique étrangère, et c’était évidemment son droit. Reste qu’à défaut d’un changement radical, mettre dans ce dossier un minimum de cohérence et d’humanité ne ferait pas de mal à notre diplomatie.