Daniel Cohn-Bendit

L’Allemagne : ni cauchemar, ni modèle

Chronique d'un cosmopolite - Le nouvel Observateur 

 

A l’orée du 21ème siècle, la germanophobie avait tant décru en France qu’elle paraissait avoir été reléguée au rang d’oripeau du passé. Certes, tel un vieux mal imparfaitement soigné, le prurit anti-allemand ressurgissait parfois avec une certaine virulence. On se rappelle du regain de haine provoqué après l'élimination de l'équipe de France en demi-finale de la Coupe du monde à Séville en 1978 suite à une sortie musclée du gardien allemand sur un certain Battiston. Durant ma première campagne aux élections européennes en France, j'ai le souvenir aussi d’avoir été traité de « sale boche » lors ma visite à l'usine Areva de La Hague et m’être vu refusé l'accès à une brasserie parisienne pour le même motif. Mais ce qui se passe actuellement dans notre pays depuis quelques semaines est bien moins anecdotique et souligne le soudain repli d'une partie de notre pays sur lui-même.

 

 

Que la politique de la chancelière Merkel soit fustigée et que l’on s’en prenne à son dogmatisme en matière de finances publiques... je ne vois là aucun franchissement de la supposée ligne rouge régissant les bonnes relations entre nos deux pays. C’est d’ailleurs ce que je fais régulièrement depuis les prémisses de la crise grecque. Non, ce qui m’étrangle c’est de voir comment certains jugent opportun de passer d’une critique légitime de la politique de l’Allemagne à des poncifs généraux et sans fondements qui empestent la réaction xéno-populiste à l’endroit de tout un peuple et de sa culture. En la matière, la palme revient certainement à Emmanuel Todd. Je le cite : « L’Allemagne, qui a déjà foutu en l’air deux fois le continent, est un des hauts lieux de l’irrationalité humaine ». En substance, Todd nous explique sans rire que l’Allemagne est génétiquement dominatrice pendant que la France serait génétiquement révolutionnaire. Et de proposer d’instaurer un "principe de précaution" à l ‘égard de l'Allemagne. Pas moins...

 

Le plus atterrant dans ce « germanbashing » actuel d’une partie de l’élite française, c’est sa vision simpliste et archi-stéréotypée de ce qu’est supposé être le fameux modèle allemand. Le cliché est si gros qu’il devient alors facile de lui opposer un miraculeux et vertueux modèle français qui – manque de chance – est entravé par le diktat conjoint de Berlin et Bruxelles. En entrant dans un débat aussi régressif que celui-ci, on s’épargne à bon compte de réfléchir à ce que devrait être un véritable modèle européen pour le monde de demain... Alors oui, si modèle économique allemand il y a, il convient de l’étudier de plus près. Et pour sortir des mythes qui entourent cette question, je ne saurai trop conseiller la lecture de « Made in Germany », le récent ouvrage de l’économiste Guillaume Duval. Ni exemplaire, ni cauchemardesque, l’économie allemande est à la fois forte et de plus en plus inégalitaire, quand celle de la France est faible et tout aussi inégalitaire. La différence principale entre les deux, c’est que la force de l’Allemagne d’aujourd’hui – qui n’a d’ailleurs rien d’intangible – se fonde d’abord sur son organisation très décentralisée ; une décentralisation que la réunification et l’instauration de Berlin en capitale fédérale n’ont pas significativement affectée. Contrairement à la France toujours arc-boutée sur son centralisme congénital et sa vision mythifiée de l’intervention étatique, l’Allemagne d’après-guerre a su – du moins côté Ouest – reconstruire son économie sur l’ensemble de son territoire grâce à l’énergie et à l’autonomie de ses Länder.

Il y a quelques mois, j’avais suggéré la création d’un programme Erasmus pour nos responsables politiques. Je pense qu’il faudrait l’étendre à certain de nos grands intellectuels. C’est sans doute ainsi que nous pourrions enfin commencer à penser ensemble un véritable projet pour l’Europe...