Daniel Cohn-Bendit

Camus libertaire, politiques libérés

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

« L’Europe n’a jamais été grande que dans la tension qu’elle a su introduire entre ses peuples, ses valeurs, ses doctrines. Elle est cet équilibre et cette tension, ou elle n’est rien. » C’est Albert Camus qui parle ainsi, dans un article intitulé « l’Europe de la fidélité » paru dans en mai 1951 dans La Révolution prolétarienne. Un récent recueil de ses Ecrits libertaires[1] a permis de le redécouvrir. Bien sûr, le texte a vieilli. Il s’intéresse plus à l’Espagne franquiste qu’à l’Europe elle-même ; et par ailleurs sa réflexion et son lyrisme portent la marque de l’époque. Reste que cette façon de voir l’Europe, présentée comme une fragile dynamique politique, sociale et culturelle qui se joue des vieilles frontières, demeure d’actualité. Il en va ainsi des intellectuels un peu trop inclassables, pas assez « dans le moule ». Diversement appréciés de leur vivant, parfois méprisés par de peu fraternels confrères, ils laissent derrière eux une oeuvre que leurs lecteurs redécouvrent encore de nombreuses années après. Camus, l’un des auteurs français les plus lus, souvent taxé de n’être que « philosophe pour classe de terminale », n’aura pas échappé à la règle.

 

Son succès dans les librairies explique en partie cet injuste dédain - et réciproquement. Trop accessible pour être philosophiquement sérieux, disent certains ; la preuve, il est lu même par des politiques ! Et le fait est que pour des politiques lire Camus c’est un peu un passage obligé. On s’élève un peu, et dans le même temps on reste dans les limites du raisonnable, on évite le procès en « intellectualisme » puisque l’auteur est populaire, qu’il parle simplement, ou que la misère lui est moins inconnue qu’à d’autres vu que sa propre mère était analphabète. François Hollande s’y est déjà publiquement référé à plusieurs reprises, son prédécesseur disait quant à lui vouloir l’envoyer au Panthéon. Cette affection a pourtant quelque chose... d’absurde, car la liberté dont Camus est le porte-étendard paraît bien trop absolue pour se laisser accaparer par tel ou tel camp. Il avait à l’époque été le seul intellectuel en France à montrer ouvertement qu’on pouvait être engagé politiquement sans être en faveur du capitalisme occidental comme Aron, ou de l’impérialisme soviétique comme Sartre. Trop individualiste pour être de gauche et trop fondamentalement attachée à l’idée de solidarité pour être de droite. Trop rigoriste pour accepter les conciliations et trop humain pour accepter la raison d’Etat... La notion d’Etat elle-même n’est d’ailleurs pas celle pour laquelle Camus montre le plus d’intérêt, comme le nombre d’articles qu’il a donnés aux revues libertaires suffit à le montrer.

 

C’est peut-être là l’un des intérêts majeurs du recueil rassemblé et présenté par Lou Marin - remettre au goût du jour cet aspect libertaire de Camus, au moment où les Etats se débattent pour tenter de conserver des traditions, des usages, des pouvoirs qui ne fonctionnent plus, ou guère plus. Les vieilles démocraties libérales doivent aujourd’hui inventer de nouvelles formes de protections, de collaboration, de secours mutuel. Elles doivent trouver le moyen de concilier des impératifs plus complexes que jamais : libertés publiques, libertés individuelles, équilibres humains et équilibres naturels. Mais alors que les gouvernants disposent de plus de données, de plus d’informations que jamais pour leur permettre de procéder à leur propres réformes, ils paraissent comme paralysés, engoncés dans des schémas mentaux devenus sclérosés, et finissent par se noyer dans ces flots trop tumultueux. On en vient alors à leur souhaiter de lire, enfin et vraiment l’oeuvre et toute l’oeuvre de Camus, pour y retrouver un peu de sens et de liberté.

 

1 Albert Camus, Ecrits libertaires (1948-1960), rassemblés et présentés par Lou Marin - éditions Egrégores (2008) et Indigènes (2013)