Daniel Cohn-Bendit

Emma Courage

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

L’entrée en fonction du nouveau gouvernement italien laisse beaucoup de questions en suspens. Combien de temps durera-t-il ? Comment gérer la résurrection de Berlusconi et «l’insurrection permanente» de Beppe Grillo et de son Cinque Stelle ? On peut néanmoins se réjouir pour l’Italie et pour l’Union européenne du ton franchement fédéraliste et réformiste qu’a adopté, dès son premier discours, le Président du Conseil Enrico Letta. « Le port vers lequel nous nous dirigeons s’appelle les Etats-Unis d’Europe et notre navire est la démocratie. Nous ne devons pas rêver les rêves des autres, nous avons le nôtre qui est celui de l’union politique européenne »... Voilà qui nous change des rigoureuses obsessions d’Angela Merkel, des timidités de François Hollande et des tergiversations de José-Manuel Barroso, auxquels il a d’ailleurs rendu visite la semaine passée. Il y a plus ! Enrico Letta a donné, comme pour prouver la solidité de sa quête, une autre raison de se réjouir avec la nomination d’Emma Bonino au Ministère des Affaires étrangères. Jamais en Europe un tel poste gouvernemental n’a été occupé par une personnalité autant marquée par la lutte en faveur des droits et libertés.

 

Emma, c’est une femme politique expérimentée : ancienne parlementaire nationale et à Strasbourg, ancienne ministre ou membre de la Commission européenne... Mais c’est avant tout cette femme de conviction qui a revendiqué sans relâche le droit au divorce, à la contraception et à l’avortement dans une Italie des années 70 encore sous l’emprise du Saint siège. Bonino, l’anti-cléricale, a su y bousculer et faire basculer les traditions en faisant évoluer le droit. Avec ses compagnons de lutte du Partito radicale, elle alla même jusqu’à mettre sur pied de véritables «cliniques clandestines» pratiquant l’avortement, ce qui l’amena en prison. La confrontation pour réclamer la démocratie et l’Etat de droit ne lui a jamais fait peur, elle qui fit de la désobéissance civile son arme. Elle fut ainsi arrêtée en 1977 et expulsée de Varsovie pour avoir organisé une manifestation contre la dictature communiste, ou encore arrêtée plusieurs fois dans les années quatre-vingt-dix à New York pour distribution illégale de seringues stériles aux toxicomanes séropositifs. Comme elle n’a de cesse de le répéter, le droit doit s’appliquer de la même façon pour tous et si une loi est mauvaise, il faut la changer.

 

Depuis le référendum italien contre le nucléaire jusqu’à sa lutte pour le désarmement, depuis la légalisation des drogues ou de l’euthanasie jusqu’à la reconnaissance des droits pour les homosexuels, depuis la dénonciation des violences contre les femmes en Afghanistan jusqu’à ses campagnes en faveur de l’asile accordée aux victimes de mutilations génitales, pour la Cour de justice internationale, et bien sûr l’Europe fédérale... il n’y a pas beaucoup de combats qui n’aient pas eu en elle la plus résolue et la plus efficace des activistes, y compris dans ses années passées au coeur des institutions. Car le poste ne semble avoir d’intérêt pour elle que si il est susceptible de faire avancer la cause. Là où beaucoup d’idéalistes parvenus au sommet se fourvoient - on se souvient des erreurs de Bernard Kouchner avec Nicolas Sarkozy - elle a su se préserver de « la maladie du pouvoir », sortant immanquablement des cadres convenus, se jouant des manies de la politique traditionnelle, quitte à ce que ses caciques la trouvent illisible. Bonino est sur tous les fronts, pour la plus grande satisfaction de celles et ceux qui refusent la renationalisation des politiques ou de condamner sans agir l’Europe ou tel pays européen – quelles que soient les divergences qu’ils peuvent avoir sur les visions économiques. Ils savent qu’ils ont une alliée activiste de l’Europe dissidente à la Farnesina, l’équivalent italien de notre Quai d’Orsay.