Daniel Cohn-Bendit

Terne diplomatie

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur 

En diplomatie comme en politique intérieure, Hollande patine au point de s’enliser. Certes, il ne s’en tire pas trop mal à propos du retrait des troupes françaises stationnées en Afghanistan et de la première phase d’intervention au Mali... Mais on ne peut en dire autant de ses visites à caractère strictement diplomatique. En Europe, ses rapports avec l’Allemagne de Merkel et la Grande-Bretagne de Cameron ne convainquent personne, pas même certains pays du Sud qui nourrissaient pourtant de grands espoirs à son égard. Sa visite chez Poutine en février dernier s’est, elle, soldée par un flop à presque tous les niveaux... Et le renforcement discret mais bien réel de la coopération avec la Russie en matière de sécurité intérieure a plus de quoi inquiéter que rassurer. Et voici que le président est à présent en Chine, essentiellement pour jouer le rôle de VRP discret de l’économie française... Seul avantage sur son prédécesseur, il ne semble guère nourrir l’espoir de revenir avec de mirobolants contrats en main. Pour autant, le discours d’accompagnement reste toujours le même : on se targue d’occuper un soi disant cinquième rang mondial « garant » de notre puissance et de notre indépendance, d’être la patrie des droits de l’Homme et le parangon de la pacification planétaire pour terminer lors de ces grands déplacements dans la peau du timide et modeste élève, tétanisé par l’enjeu de l’ultime épreuve de comptabilité.

En ces temps d’endettement et de déficit commercial, il n’y a en effet pas de honte à vouloir développer nos exportations, mais de là à faire de l’avenir de la planète un simulacre de monopoly... Nombreuses sont les raisons qui peuvent expliquer l’actuel enlisement du jeu diplomatique français, y compris l’absence de choix clair de la part de Hollande depuis son élection. Une bonne part de l’explication est cependant structurelle et tient au caractère obsolète de la diplomatie française telle qu’incarnée par le Quai d’Orsay. Cette vieille maison imbue de sa gloire passée semble incapable de se réformer. Ses ambassadeurs dans les zones sensibles préfèrent en général éviter toute aspérité à l’endroit de leur hôte qui compromettrait la tranquillité de leur poste et leur évolution de carrière. Chargée depuis quelques années de faciliter le développement économique de la France à l’étranger, notre diplomatie est en fait très peu qualifiée en la matière et se charge surtout et trop souvent de passer sous le tapis les fâcheuses questions de respect des droits humains en guise de démonstration de notre bonne volonté commerciale.    L’influence culturelle de ce prestigieux corps de l’Etat déteint malheureusement sur nos dirigeants politiques qui sont de moins en moins aguerris aux questions internationales.

En Chine, on ne parle donc pas de droits de l’Homme, ni de l’insupportable répression que subissent les minorités, en particulier les Tibétains et les Ouïghours. On cause business ! Enfin, on essaie... tant le gouvernement français semble gêné d’expliquer clairement à son hôte pourquoi il a – fort justement – suspendu les étonnants accords qu’EDF avait passés en catimini avec un opérateur chinois du nucléaire. Ce dossier va sans doute occuper une bonne part des négociations entre les deux pays et je crains que Hollande finisse par opérer une marche arrière sur le sujet. La grande chance de Hollande, c’est d’arriver en Chine au moment où les délires bellicistes de Kim Jong-un dans la voisine Corée du Nord inquiètent aujourd’hui tout le monde, jusqu’à son traditionnel allié qu’est Pékin. Il obtiendra sur ce point une belle déclaration commune – millimétrée dans ses termes – qui lui permettra d’afficher un mini succès à son retour. Faux-semblants et realpolitik sont bel et bien les deux mamelles de la culture diplomatique de notre pays ! A ceux qui pensent que c’est bien ainsi, je rappelle ce que Chris Patten, ex-gouverneur de Hong Kong avant la rétrocession du territoire à la Chine, m’a dit un jour : « Avec la Chine, il faut parler ouvertement, directement et droit dans les yeux... S’ils sentent que tu es sur la défensive, ils t’enfoncent ! ». Une étude récente de l’université de Göttingen à propos des incidences commerciales subies par les pays où le Dalaï-Lama est reçu officiellement confirme les propos de Patten. Pékin menace toujours de représailles économiques, mais celles-ci ne sont quasiment jamais mises à exécution. Car de ce point de vue-là, en Chine comme ailleurs, les intérêts priment sur l’idéologie...