Daniel Cohn-Bendit

Le triptyque « tradi » remastérisé

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Quand la gauche est malade et que la droite peine à fédérer autour d’un vrai projet d’idées, on observe souvent au sein de cette dernière une irruption de sa base qui, en fonction de l’actualité du moment et hors de l'encadrement partisan classique, s’articule peu ou prou autour d’une des trois valeurs piliers de sa radicalité conservatrice. C’est le cas aujourd’hui en France avec l’agitation contre le mariage pour tous ; loi que le Parlement vient pourtant d’adopter. Cela faisait longtemps en effet qu'il n'y avait pas eu en France autant de monde pour défendre la « famille » ! Les multiples actions coups de poing et les sympathiques appels à la guerre civile lancés par certains responsables du mouvement illustrent à merveille l’intransigeance de ces derniers et les dangers qu’ils font peser sur le débat public. Il paraît que « Manif pour tous » et autre « Printemps français » se rêvent en Tea Party à la française... De fait, les éléments de comparaison ne manquent pas, car les anti-mariage s’inscrivent bel et bien dans le genre de dynamique apparu aux Etats-Unis ces des dernières années. 

Outre-atlantique, c’est autour de la valeur « travail » comme moyen d’accumuler une richesse personnelle que cette droite ultra-traditionnelle, revisitée à l'aune des nouvelles technologies et des réseaux sociaux, s’est mobilisée. Il fallait s’élever contre un Etat prélevant trop de taxes - et donc forcément socialiste - réduisant le pauvre citoyen américain en véritable esclave. C'est en effet, non sans un violent paradoxe, que ce terme particulièrement sensible au sein de la culture américaine revient régulièrement dans les slogans de ces manifestations ! Ailleurs, c’est plutôt autour de la « patrie » et de la « nation en danger » que cette radicalisation se met en marche, avec un refus de tout ce qui incarne l’altérité, depuis les migrants jusqu’à la construction européenne. L'émergence électorale récente du « Parti de l’Indépendance » ou UKIP au Royaume-Uni en est une belle illustration. Chez nous, c’est donc la défense des traditions familiales qui focalise le soulèvement de la droite réac, avec toujours les mêmes ressorts : frustration engendrée par le sentiment d'être mal représenté, réactivation des vieilles haines et possibilités de communication instantanée offertes par les réseaux sociaux... Avec d’autant plus d’efficacité que les messages diffusés sont focalisés sur un nombre de thématiques très limité et assez facile à appréhender. Et comme celles-ci se déploient au départ hors des partis institutionnalisés, elles finissent toujours par pousser ces derniers à se radicaliser...

C’est bien là le problème qui se pose à la droite et plus largement à la classe politique, incapables de réagir efficacement face à des groupes qui s’affranchissent de toute limite et de toute rationalité. Comment résister à ces tendances toujours plus violentes, au moins dans les mots et les symboles qu’elles utilisent ? Comment gérer cette concurrence nouvelle qui parvient à mobiliser une partie certes minoritaire de l’électorat mais susceptible quand même de faire basculer une élection ? Face à ce problème, la droite française ne se montre guère courageuse en épousant jusque dans les enceintes parlementaires ces vociférations venues d’un autre âge. J’ai cru tomber de ma chaise en entendant certains députés ou sénateurs, souvent modérés en privé, multiplier en tribune des prises de parole extrêmement virulentes lors des débats sur le mariage pour tous et participer à un revival partiel du trop fameux et funeste « travail, famille, patrie ». Car même restauré en version colorisée et remastérisée, c'est bien ce vieux film dont on pensait les bobines disparues que les mouvements basistes de la droite s'amusent aujourd'hui à rejouer...