Daniel Cohn-Bendit

"La gauche est démoralisée"

Le Monde - 20 avril 2013 

Pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait lancé une violente charge contre l'héritage de Mai-68, accusant ce mouvement "d'avoir imposé le relativisme intellectuel et moral, introduit le cynisme dans la société, abaissé le niveau moral de la politique". Six ans plus tard, la droite est à l'offensive contre le mariage pour tous dans un climat très tendu. Est-elle en train de parvenir à ses fins, de gagner la bataille sur les valeurs, de liquider l'héritage ? Réponse de Daniel Cohn-Bendit, ancien leader du mouvement, aujourd'hui député écologiste au Parlement européen.

Jean-Pierre Raffarin dénonçait le 17 avril un risque de "chienlit". Est-on à la veille d'un nouveau Mai 68, ou plutôt d'un contre-Mai 68 ?

Déjà à l'époque, je trouvais ce genre d'expression ridicule. Parler de chienlit n'explique rien. Il y a dans la société française une opposition à l'élargissement du mariage qui se cristallise autour d'un noyau dur conservateur. En marge de ce mouvement, des groupes plus extrémistes essaient de radicaliser le mouvement. Je ne vois pas pourquoi il faudrait agiter tout de suite le fantasme du "printemps français". N'oublions pas que, dans le passé, la droite a réussi de fortes mobilisations, notamment contre la réforme de l'enseignement privé en 1984. Cela n'empêche pas une majorité de Français de soutenir la réforme.

N'y a-t-il pas un durcissement de la droite ?

Si, et c'est la nouveauté. Il y a un fort durcissement de la droite dure qui est contagieux pour toute la droite. Le phénomène ne touche pas que la France. Aux Etats-Unis, la droite républicaine est prise à la gorge par le Tea Party qui tire les républicains vers un néolibéralisme conservateur anti-étatiste et anti-impôt. Aux Pays-Bas, la radicalisation se fait autour de l'immigration et de l'islam. Au Royaume-Uni, elle se cristallise sur le rejet de l'Europe. En France, elle s'opère autour de la défense de la famille traditionnelle. La droite républicaine est sous pression. Elle est tentée de retrouver une légitimité en durcissant son discours. Cela correspond à une démoralisation de la gauche.

Que voulez-vous dire ?

Je ne parle pas d'une démoralisation morale mais d'une démoralisation politique de la société de gauche face aux difficultés du gouvernement à juguler la crise. Le seul qui à gauche essaie "de tenir front", Jean-Luc Mélenchon, le fait de façon tellement outrancière, tellement adémocratique, qu'il participe au processus. Ses propositions sont aussi peu pertinentes que celles du reste de la gauche.

Pourquoi François Hollande a-t-il autant de mal ?

Parce que la social-démocratie française, et plus généralement la social-démocratie européenne, n'ont pas su se renouveler. Elles sont désemparées face à l'ampleur de la crise. François Hollande s'en tient à la méthode Coué. Il dit que la rigueur budgétaire va permettre de faire baisser la dette et que, lorsque la croissance reviendra, la gauche pourra redistribuer plus justement. Il ne voit pas que, même si la croissance revient, on ne reviendra pas au monde d'avant. La globalisation des crises économique, financière et écologique remet en cause l'idée traditionnelle de répartition des bénéfices de la croissance. C'est une économie nouvelle qu'il faut bâtir, une économie capable d'assumer la transition industrielle et énergétique. Si on se place dans cette perspective, faire croire qu'on peut sauver Florange ou Aulnay n'a pas de sens.

La gauche est-elle devenue conservatrice ?

Les Verts portent un discours novateur mais ils sont politiquement trop faibles et la manière dont ils s'y prennent, en disant qu'ils savent tout sur tout, ne les rend pas crédibles. Globalement, il y a une paresse de la gauche. Le gouvernement n'arrive pas à lancer une politique radicalement ouverte sur l'avenir. Où est passée la grande réforme fiscale défendue pendant la campagne par François Hollande ? Qu'est devenue son idée de République contractuelle ? Elle aurait pu déboucher sur une vraie décentralisation, un nouveau partage des pouvoirs, une responsabilisation de tous les échelons. Mais il aurait fallu trancher, oser affronter le groupe socialiste. Il ne l'a pas fait. Sur le cumul des mandats, c'est pareil, il y va à reculons. Sur le droit de vote des étrangers, il a renoncé à la bataille alors qu'il aurait pu la mener, quitte à la perdre. A la fin, et même si cela n'est pas vrai, on a l'impression que la seule chose que son gouvernement fasse est de reprendre à son compte une politique budgétaire libérale pour tenter de démontrer qu'il a été plus efficace que Nicolas Sarkozy.

La démoralisation de la gauche n'est-elle pas aussi morale avec l'affaire Cahuzac ?

Non, car il s'agit d'une défaillance individuelle, exactement comme dans le cas de Dominique Strauss-Kahn. Les deux hommes ont en commun d'être brillants, leur compétence fascinait. Du coup, on avait tendance à ne pas regarder de trop près ce qu'ils étaient. En conclure que 70 % de la classe politique est corrompue, ça n'a pas de sens. Rendre obligatoire la publication des patrimoines est aberrant alors que nous vivons dans une société du voyeurisme et de la suspicion.

Si je vous dis par exemple que j'ai acheté un appartement de 70 m2 à Berlin pour 120 000 euros, une partie de vos lecteurs va le croire, une autre contestera. Et vous serez poussés à lancer des enquêtes immobilières dans toute l'Europe pour savoir si je dis vrai. C'est ridicule. Il faut renforcer les contrôles sur les patrimoines des élus et relativiser les effets des égarements individuels. En Allemagne, le gouvernement d'Angela Merkel a été touché par des scandales importants. Des ministres ont dû démissionner mais Mme Merkel n'en a pas politiquement souffert car une majorité d'Allemands considère que l'économie allemande fonctionne, malgré la crise européenne.

François Hollande devrait-il se concentrer uniquement sur les réformes économiques ?

Non, il doit aussi mener les réformes de société qu'il a promises pendant la campagne, mais en sachant qu'elles n'amélioreront pas le climat politique.

Une partie de la gauche lui demande d'engager un bras de fer avec l'Allemagne pour sortir de l'austérité. Et vous ?

Je pense qu'il a raison d'être attaché à la responsabilité budgétaire, mais cela ne peut marcher que si l'Europe fonctionne autrement. Il a parlé de rééquilibrage, il doit le faire. S'il osait, il pourrait obtenir davantage d'Angela Merkel. Il devrait être un David Cameron en positif, dire par exemple : "On tient les déficits, mais on retire du calcul des déficits les contributions nationales au budget européen." Il a une analyse trop pessimiste du rapport de force avec l'Allemagne. Il bat trop vite en retraite.

Il vous déçoit ?

Au bout d'un an, il n'a pas trouvé son rythme de combat. On ne sait toujours pas quel est le disque dur de la gauche...

Craignez-vous un nouveau 21 avril ?

Je n'en sais rien. Mais les milieux populaires sont déprimés. François Hollande a perdu leur confiance avec les fausses promesses sur Florange.

Pensez-vous possible une révolution conservatrice en France ?

Tout dépend de ce que fera la droite républicaine aux élections municipales de 2014. La révolution conservatrice n'est électoralement possible que si des alliances entre la droite et l'extrême droite se multiplient au niveau local. On n'en est pas là.