Daniel Cohn-Bendit

Mélenchon cru... Hollande cuit ?

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Au cours des dernières semaines, la gauche nous a donné à entendre deux types de discours diamétralement opposés et qui ont, chacun, fait couler beaucoup d’encre. Il y a d’abord eu l’incroyable sortie de Mélenchon sur la manière très contestable dont avait eu lieu les « négociations » à Bruxelles entre les ministres des finances européens, la Banque centrale et le FMI au sujet de la crise financière chypriote. Avec un Pierre Moscovici dépeint sous les traits du « salopard » et du « traître » inféodé à la finance internationale ! Devant le tollé soulevé par ses déclarations, l’eurodéputé chavézien – qui au passage n’avait pas pris la peine de siéger lors du vote historique du Parlement européen contre le budget « austéritaire » du Conseil européen – s’est justifié en plaidant l’usage libératoire du parler « cru et dru ».

Plus récemment et sur un mode très différent, François Hollande en chute libre dans les sondages s’est livré lors d’un long entretien télévisé à une première opération de justification de son action depuis son entrée en fonction. S’il a déroulé avec une relative aisance sa longue série d’arguments, il est cependant loin d’avoir convaincu l’opinion et ses commentateurs. Il a tout simplement ravalé la politique au rang de collection de mesures ordonnées suivant une méthode dite de la « boîte à outils ». Franchement, pas de quoi révolutionner le rayon outillage du Bazar de l’Hôtel de Ville ! Bien sûr, je préfère encore ça aux pitreries verbales du leader du Front de gauche... Mais quand même ! Quelle absence de vision du monde ! Et qu’on ne vienne pas me présenter cela comme du parler vrai ! En l’espèce, le parler vrai eût été de reconnaître que, candidat à la présidence, il n’avait pas pris la mesure de tous les problèmes auxquels il allait être confronté. Cela aurait au moins eu l’avantage de faire pardonner les trois mois de quasi-inaction ouatée de son début de mandat qu’il se voit à présent vertement reprocher. En fait, Hollande a parlé « cuit », trop cuit ; un peu comme ces plats surgelés préparés longtemps à l’avance et ensuite trop souvent repassés aux micro-ondes...

Le cru contre le cuit ? J’espère seulement pour Hollande qu’il n’est pas complètement cuit... Car dans la situation présente, je ne vois ni le cru Mélenchon, ni le réchauffé Président satisfaire l’appétit d’une population française en plein désarroi. En s’opposant métaphoriquement, le « cru et le cuit » – pour reprendre l’expression de Claude Lévi-Strauss à ce sujet – ne sont que les deux faces binaires d’une même système mais qui s’ignorent réciproquement. L’une, au nom du « parler cru » déglingue l’adversaire sans cependant offrir une vision du monde et orientation politique crédible aux yeux des électeurs. L’autre, au nom d’une gestion responsable infinie et sans passion, arrive peu ou prou au même résultat. C’est là le drame de la gauche française. Comme celui de la gauche italienne aujourd’hui perdue entre le « Tutti a casa ! » (« Qu’ils dégagent tous ! » en VF) d’un Beppe Grillo et la triste désincarnation du politique d’un Pierluigi Bersani... Car la gauche n’est en réalité pas chose binaire, mais un sujet composé de trois familles qui peinent à se conjuguer : une gauche autoritaire, une gauche gestionnaire et une gauche libertaire. Hollande incarne la seconde, tandis que Mélenchon mixte très maladroitement la première avec la dernière.

Hannah Arendt a écrit un jour que, en démocratie, il fallait des institutions régulatrices pour protéger la société contre ses propres passions. Je partage évidemment son avis, mais j’ajoute que, en politique, il faut aussi de la passion et surtout beaucoup d’imagination. Et il en faudra beaucoup à la gauche par les temps qui courent pour donner un semblant de corps aux trois familles qui la traversent.