Daniel Cohn-Bendit

"Il faut tirer la sonette d'alarme"

Le JDD.fr - 02.03.2013 

Daniel Cohn-Bendit, député européen Vert, décrypte les causes de la crise politique italienne, la montée des populismes et montre du doigt Angela Merkel.

Quelle solution prônez-vous pour sortir l’Italie de la crise politique?

Bersani a fait une mauvaise campagne. Un sursaut d’intelligence devrait amener le Parti démocrate à proposer Renzi, le maire de Florence battu aux primaires, comme président du Conseil. Il est temps de faire de la politique : si le prochain Premier ministre propose la réduction du train de vie des élus et l’introduction d’une protection minimale pour les citoyens, ce sont des mesures que Beppe Grillo a lui-même proposées… Après, on peut être interloqué par la remontée de Berlusconi mais il a déjà été élu deux fois. On sait qu’une partie des Italiens sont réceptifs à ce type de populisme.

Ce qui vous désespère?

C’est la vie! Si je devais être désespéré par les élections italiennes, par les 19% de Français qui votent pour Marine Le Pen, par le blocage des républicains au Congrès américain avec des revendications folles, par les centaines de milliers de Français qui défilent contre le mariage gay au nom de la fin de notre civilisation, je me suiciderais tout de suite! C’est la réalité de nos sociétés où beaucoup de gens se sentent mal.

Qualifiez-vous Berlusconi et Grillo de "clowns" comme l’a fait le rival SPD d’Angela Merkel, Peer Steinbrück?

Steinbrück est un idiot. Quand on veut devenir chancelier, on ne peut pas tenir ce genre de propos juste avant de rencontrer le président de la République italienne. C’est crétin et irresponsable. Tous les Italiens ne sont pas des clowns et le problème ce n’est ni Grillo ni Berlusconi. C’est de savoir pourquoi une majorité d’Italiens se retrouvent en eux. La grande critique que je formule à l’encontre de Mme Merkel, c’est qu’elle pense que sa politique est la seule possible et que ce faisant, elle place l’Allemagne dans une position hégémonique qui suscite un rejet de l’Europe. Cette politique intransigeante face à l’Europe est payante pour elle mais, en dehors de l’Allemagne, c’est une vision très énervante et très nationale de l’Europe. À laquelle les peuples disent non avec ce qu’ils ont sous la main. Si après le sommet sur le budget, Mario Monti et François Hollande avaient refusé ce budget en disant l’Europe a besoin d’autre chose, je suis sûr que le résultat des élections italiennes aurait été différent.

La montée des populismes en Europe serait donc due au rejet de l’Europe?

Les sociétés en crise ne voient pas la valeur ajoutée de l’Europe mais au contraire pointent sa responsabilité dans la dégradation économique de leur pays. Ce qui n’est pas exact, la réalité est bien plus complexe mais l’Europe ne sait pas offrir autre chose. Cela dit, trouvez-vous que la Grande-Bretagne, qui n’a pas adopté l’euro, se porte bien? En Suède, autre pays qui a conservé sa devise, l’écart entre les riches et les pauvres ne fait qu’augmenter. La seule réponse des autorités, c’est le renforcement des inégalités et des injustices sociales. Une politique dont on voit la traduction dans les urnes.

Marine Le Pen estime que le résultat des élections italiennes est "assez enthousiasmant pour les élections européennes"…

Oui, c’est un vrai danger. On risque d’avoir au Parlement européen une majorité d’eurosceptiques. La crise, l’immigration non légale, les Roms, les scandales alimentaires… "Tout est de la faute de l’Europe", entend-on dire. Mais ce sont les gouvernements nationaux qui ont refusé une plus grande traçabilité des produits alimentaires… Imaginons, je dis bien imaginons – nous avons tous des rêves morbides –, Mme Le Pen présidente. Que fait-elle au sujet de la viande de cheval et de Spanghero? Que fait-elle pour sauver Peugeot? Oblige-t-elle les Français à rouler français? Ce genre de politique, on sait que ça ne fonctionne pas mais les gens se laissent aller. Parce qu’ils n’en peuvent plus et que les politiques ne font preuve ni d’audace ni d’imagination. Il faut tirer la sonnette d’alarme. L’Europe doit changer de politique!