Daniel Cohn-Bendit

Stéphane Hessel: «Il n'était prisonnier de personne»

Libération - 28.02.2013 

Cofondateur d'Europe Ecologie-les Verts et ancien leader étudiant de Mai 68, l'eurodéputé franco-allemand Daniel Cohn-Bendit évoque «l'intelligence» et «la subtilité» de Stéphane Hessel, toujours engagé mais jamais encarté.

Stéphane Hessel, c'était la figure de l'intellectuel engagé ?

Stéphane, c'est une vie écrite comme un roman ou un poème. Il a su être à la fois humble et héroïque, ce qui est rare. C'est la figure de l'intellectuel engagé politiquement, sans pour autant être encarté : une dimension du personnage que je trouve particulièrement intéressante. Il n'appartenait pas à cette catégorie d'intellectuels qui se contentent de donner des leçons. Pour lui, l'engagement s'imposait. S'impliquer, proposer, sans appartenir à un parti, c'est une vision qu'il a su porter sans relâche.

Comment expliquez-vous la cristallisation autour d'Indignez-vous ! ?

D'abord, par la rencontre d'une humeur, d'un besoin et d'une histoire. De par son histoire, la crédibilité de cet homme est sans faille. Son texte puise dans cette ressource qui a donné toute sa force et sa crédibilité à l'indignation. Et ses mots touchaient juste. Il est celui qui, avec d'autres, a dit que l'Europe est née dans les camps de concentration. La chaleur de ceux qui étaient avec lui à Buchenwald est demeurée quelque chose qui l'a profondément marqué. Et quand, à l'ONU, il participe à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme, c'est l'humanité profonde qu'il retrouve. C'est ce Stéphane Hessel que l'on retrouve quelques dizaines d'années plus tard au côté de Kofi Annan pour élaborer les Objectifs du millénaire pour le développement.

Ensuite, je le dis souvent même si ça peut sembler un peu ridicule, il est le «fils» de Jeanne Moreau. Ses parents ont servi de modèles aux héros du film Jules et Jim [lire le portrait, page 14, ndlr]. Sa vie est un film qui reste à tourner. D'autant plus qu'elle demeure encore inconnue pour beaucoup. Ce que tout le monde trouve poignant, c'est que cet homme, avec cette histoire, soit resté accessible et qu'il ait gardé une telle humilité, simplicité et générosité.

En quoi vous inscrivez-vous dans l'héritage de son engagement ?

Ce serait un peu inapproprié de dire que je m'inscris dans ses pas. Non, je n'ai pas son histoire. Mais c'est vrai que, pour moi, ce qui est important au moment où je vous parle, c'est qu'il a prouvé qu'on peut faire de la politique sans être encarté. Et pourtant il influençait les partis politiques, c'est ça qui était fantastique avec Stéphane. Soutenir Europe Ecologie au moment de son lancement, ça a eu de l'importance. Après, il a soutenu François Hollande en 2012. Il n'était prisonnier de personne et avait une personnalité au-delà des partis.

Comment a-t-il évité de devenir un «vieux con» parcheminé ?

Parce que c'était lui. Parce qu'il était extrêmement intelligent et d'une subtilité hors du commun. Il y a deux ans, je l'ai invité au théâtre de Francfort pour un débat avec Joschka Fischer : d'un côté un ex-indigné devenu diplomate et, de l'autre, Hessel, un ex-diplomate devenu indigné. A la fin d'une heure et demie de débat fantastique, Stéphane se lève, s'avance vers le bord de la scène, et commence à déclamer de mémoire du Eluard, du Hölderlin et du Goethe en français et en allemand. C'était toute une culture franco-allemande qui se donnait à voir sous les applaudissements du public debout.

Comment s'est-il retrouvé en dernière place de la liste EE-LV pour les régionales de 2010 en Ile-de-France ?

Il est très copain avec José Bové, et ça l'a réjoui que José et moi nous retrouvions ensemble. Et quand on lui a parlé d'Europe Ecologie, il a trouvé l'idée enthousiasmante, en disant qu'il était temps de faire entrer l'écologie en France. Il a compris que la critique écologique du développement de notre société était quelque chose d'important.

Où se situait sa modernité ? Dans l'indignation ou dans l'engagement ?

C'était le mélange de l'indignation, de l'engagement et du sens de la responsabilité.

Quel souvenir garderez-vous de lui ?

Ce que je garderai, c'est sa lucidité. On s'est vus il y a quelques jours pour un débat publié dans le Nouvel Obs. Il nous a reçus en pyjama, l'œil pétillant. Après, il m'a pris à part et m'a dit qu'il allait bien mais que son corps le lâchait. Il était parfaitement conscient que ça allait finir bientôt. Quand il a vu la tristesse dans mon regard, il m'a dit : «Dany, j'ai 95 ans…» Sa lucidité, son intelligence et sa clairvoyance m'ont surpris jusqu'à la fin.