Daniel Cohn-Bendit

L’Europe vaut plus qu’un conclave !

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur 

J’ai vraiment cru halluciner en entendant François Hollande dire, à l’issue du Conseil européen sur le budget de l’Union, que c’est un « bon compromis » qui avait été trouvé. A l’évidence, il s’agissait bien d’un compromis et je ne vois guère comment il aurait pu en être autrement... Mais pour la France, autant que pour l’Europe, en quoi un tel budget à la fois malthusien et rétrograde peut-il être, un instant, qualifié de positif ? Vouloir faire passer cette sinistre vessie budgétaire – en totale contradiction avec le pacte de croissance négocié en juin 2012 – pour une radieuse lanterne a en effet de quoi estomaquer tous ceux qui n’appartiennent pas au cercle étroit des amis des céréaliers du Bassin parisien ! On peut, cela dit, comprendre que François Hollande se soit trompé et qu’il n’y avait aucune malice dans ses propos. Suivant d’assez près les questions européennes, je crois même pouvoir dire qu’il y avait peu de chances que ce conseil accouchât d’un bien meilleur accord. La question était alors de savoir si l’obtention du « moins pire » des compromis pouvait vraiment valoir satisfaction…

Car les négociations qui se sont jouées à Bruxelles début février n’ont rien à envier à celles qui auront lieu bientôt à Rome pour trouver un successeur au Pape. Ni d’ailleurs à un casino à l’intérieur duquel tout le monde se battrait pour récupérer sa mise. C’est en effet dans ce mélange profondément opaque de Conclave et de tripot que se sont déroulées les négociations supposées arrêter le cadre financier de tout un continent à l’horizon de 2020. Je te donne ton rabais, rends-moi donc mon chèque ! D’accord pour tes subventions agricoles, mais sauvons aussi ma Reine, grande propriétaire terrienne et récipiendaire hors pairs de fonds européens ! Et pour conserver à tout prix une Politique agricole commune mal orientée, la France s’est bien gardée de réclamer le moindre plafonnement de ces aides. De fait, 80% de l’argent en jeu reviendra toujours à 20% seulement des agriculteurs. Et tant pis pour le verdissement de la PAC, le développement d’Erasmus, l’aide alimentaire et les investissements d’avenir... Au final, l’opacité du budget proposé reste à l’égal des discussions tenues pour en accoucher : on connaît les grandes masses, mais sans savoir précisément ce qui ira dans telle sous-rubrique ni dans quelle mesure une fongibilité des ressources sera mise en œuvre.

C’est d’ailleurs le plus gros scandale de cette histoire : nous parlons d’un budget supposé courir sur sept années et qui, s’il entre effectivement en vigueur, engagera deux mandatures successives du Parlement européen sans que nos futurs élus n’aient mot à dire. Imagine-t-on un gouvernement de gauche devoir gérer ainsi pendant cinq ans un budget élaboré par son prédécesseur de droite ?  Tout au long des négociations, le Président du Conseil européen Van Rompuy n’a cessé de court-circuiter le Parlement actuel, alors que ce dernier dispose, pour la première fois depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, du pouvoir de co-décision sur les programmes budgétaires pluriannuels. Le mépris et l’indifférence dont Van Rompuy  a fait preuve à l’égard des eurodéputés risque bien de conduire au rejet par eux du sinistre marchandage qui a eu lieu lors du conclave des chefs d’Etats. Et ce serait certainement la meilleure des réponses à donner : l’Europe vivrait alors provisoirement sur le schéma budgétaire des années passées. Cela représenterait 13 milliards de plus pour le budget 2014 par rapport à l’accord bricolé par le Conseil ! La question du budget pourrait ainsi devenir un des enjeux des élections européennes de l’an prochain, permettant enfin aux citoyens de l’Union d’avoir droit au chapitre. On l’aura compris : le changement en l’Europe, c’est désormais maintenant !