Daniel Cohn-Bendit

Europe: un traité à double face

Libération - 13.09.2012 

" Je dis votez oui, parce qu'on va ensuite pouvoir faire de la politique" - Daniel Cohn-Bendit, isolé parmi les écologistes, voit le traité comme une étape avant de rééquilibrer l'UE.

Pourquoi appelez-vous à voter pour le traité? 

Parce qu'il permet de rééquilibrer la politique européenne. Je suis donc favorable à ce  que nous poussions la porte qu'entrouvrent le TSCG et le mécanisme européen de stabilité (MES), pour qu'ensuite la France propose et obtienne une autre politique européenne. Et qu'Europe Ecologie, qui fait partie de la majorité, pousse le gouvernement à la rééquilibrer de façon encore plus radicale. La question n'est pas de dire oui ou non à un bon ou à un mauvais texte.  Ce traité est l'expression des contradictions de l'Europe d'aujourd'hui. L'essentiel est qu'il offre une perspective  keynésienne pour l'Europe, autrement dit une possibilité de relance notamment grâce au "new deal écologique" que nous prônons. .Hollande devra donc faire preuve d'imagination et ce n'est possible que s'il a toute sa majorité avec lui.

Que répondez-vous à ceux qui disent que le TSCG c'est l'austérité pour toujours et un abandon de souveraineté? 

Le premier poste du budget Français c'est 50 milliards pour rembourser la dette passée. La souveraineté politique de la France est donc de plus en plus réduite. La France ne regagnera sa souveraineté que si elle réussit, avec ses partenaires européens le basculement vers une souveraineté économique et budgétaire européenne. Le problème de l'austérité est réel mais précédait le TSCG. Il faut arrêter de croire que c'est uniquement par le déficit qu'on finance une politique publique de relance. C'est ce que les socialistes essayent d'imposer aux écologistes en disant qu'ils feront de l'écologie quand ils auront de l'argent. Ils prennent le problème à l'envers. L'intention des écologistes n'est pas de rajouter de la dette à la dette et léguer aux générations futures des dettes qu'ils ne pourront pas rembourser.

En appelant à voter oui pour ne pas affaiblir Hollande, au lieu de banaliser un vote qui s'annonce divisé,  ne risquez-vous pas de vous tirer une balle dans le pied?

Attention. Je dis qu'à l'issue du débat en France, Hollande sera toujours président de la République et le TSCG sera voté. Par la droite alliée à Hollande. De la même manière que madame Merkel a eu besoin de l'opposition pour faire passer le MES, même si on attend l'avis de la Cour de Karlsruhe. Ce traité est une déclaration de politique générale. Il dit: premièrement, nous allons rétablir l'équilibre de nos finances publiques. Et deuxièmement, nous allons travailler à la convergence de nos politiques économiques. C'est ce rééquilibrage, même s'il est insuffisant, qu'Hollande a obtenu au sommet de juin. Il peut d'ailleurs être renforcé par une augmentation du budget européen.  L'enjeu est de renforcer cette  dynamique politique.

Votre oui est donc davantage un oui stratégique qu'un oui d'adhésion?

C'est un oui stratégique qui adhère aux possibilités qu'ouvre le TSCG. Je dis votez oui, parce qu'on va ensuite pouvoir faire de la politique. C'est un risque à prendre et c'est par l'intelligence de nos propositions que nous pèserons pour le rééquilibrage de la politique européenne. Voter non c'est dire quoi? Regardez le "SP" hollandais. C'est l'équivalent du Front de Gauche. Ils fustigent  la politique d'austérité menée par l'Europe contre la Grèce. Mais quand on leur demande s'ils sont prêts à mobiliser de l'argent hollandais en Europe pour soutenir la Grèce, ils répondent non. C'est gonflé. 

Votre position semble très minoritaire chez les militants et les parlementaires EE-LV  

D'un coté, ce traité défend la rigueur budgétaire. Et de l'autre, contrairement aux fameux critères du traité de Maastricht,  il introduit une possibilité intéressante de dérogation en période de crise. L'article 3 dit que la réduction du déficit structurel à 0,5% par an n'empêche pas, dans des circonstances exceptionnelles, des investissements publics. C'était à l'origine une idée du Premier ministre italien Mario Monti, qui est bien placé pour savoir qu'il y a des limites à la rigueur. L'économiste Daniel Cohen a raison de dire qu'avec cette ouverture, la rigueur budgétaire imposée par ce nouveau traité est moins stricte que les 3%  de Maastricht. Ce n'est pas le TSCG en soi qui est intéressant mais ce qu'on pourra faire après. Ce qui est en jeu aujourd'hui, c'est la négociation sur le budget Européen. Autrement dit, quelles ressources dégager pour investir. Inutile de dire que la transformation écologique en Europe ne se fera pas nationalement. Le débat en cours sur les perspectives budgétaires européennes pour les cinq prochaines années est donc vital pour l'Europe et ses pays.

Quel progrès concrets peut-il permettre d'obtenir?

Il est discuté de mettre dans le budget la taxe sur les transactions financières, mais aussi de mettre en place une taxe carbone interne et externe aux frontières de l'Union, pour éviter une concurrence déloyale, notamment de la Chine. Une taxe sur les appels téléphoniques et les SMS au sein de l'UE est également évoquée. L'objectif étant un budget européen conséquent. Or si on augmente le capital de la Banque européenne d'investissement (BEI) de 20 milliards d'euros, on peut investir 200 milliards grâce à sa capacité d'emprunt. De quoi financer la transition écologique par les économies d'énergie, l'isolation des bâtiments, le développement des transports collectifs propres... Ce qu'on a fait pour Airbus, on peut le faire pour le tramway. Et dans le secteur automobile, il est clair que  les constructeurs qui proposeront une voiture consommant 2 litres au cent seront les leaders. Ce budget européen, ce n'est pas une lubie. Rappelons qu'en 1932, le budget fédéral américain lancé par Roosevelt représentait 1% du budget américain. 7% en 1945 et 23% cette année. Au lieu de nous casser la tête et de nous écharper sur le TSCG, la France doit peser de tout son poids pour une augmentation substantielle du budget européen alimenté par des ressources propres permettant à terme de réduire les contributions nationales. Oui, je veux qu'Europe-Ecologie défende aux prochaines élections européennes l'idée d'un budget européen   porté à 5% du PIB européen.

Ce discours est pourtant difficilement audible....

Le problème c'est qu'on ne mène que des débats internes: franco-français, germano-allemand etc... François Hollande en a fait la démonstra lors de sa dernière intervention télévisée. Si nous voulons une autre politique européenne, il faut faire converger les opinions publiques des différents pays membres au lieu de jouer l'opposition des sociétés. Les Allemands ont dû et voulu payer l' unification de leur pays. On leur dit aujourd'hui: il faut que vous portiez le poids de l'unification européenne. Il est légitime qu'ils demandent des garanties sur le fait de ne pas verser  l'argent dans un puit sans fond.

Cette pratique du compromis européen est-elle vraiment compatible avec les enjeux de la politique hexagonale? 

Les enjeux de la politiques hexagonales sont, qu'on aime ou non inextricablement liés à ceux de l'UE. Pour le traité européen, la difficulté est bien d'aboutir à un compromis entre les cultures politiques des peuples de l'Europe. En Allemagne je dois expliquer qu'il faut comprendre les Français. Et en France, les Allemands. Ni les uns ni les autres n'ont la vérité absolue Prenons un exemple: Mario Draghi vient d'annoncer que la  Banque Centrale Européenne (BCE) est prête à racheter sans limite la dette publique des Etats. Toute la presse allemande a dézingué  la décision de Draghi, sauf Die Tageszeitung, l'équivalent de Libération un rien plus à gauche. Par contre,en France on dit que mais que les conditions sont dures. A l'heure actuelle cela reste  la seule défense pour la Grèce, l'Italie l'Espagne, le Portugal ou  l'Irlande face aux attaques des spéculateurs. Aucun marché ou investisseur ne va s'affronter à la puissance d'une BCE qui s'engage à acheter indéfiniment la dette souveraine des Etats au-dessus d'un certain taux dintérêt. 

La promesse de voir l'Europe devenir plus solidaire, protectrice et démocratique en votant Maastricht en 1992 ou le TSCG aujourd'hui  ne semble plus convaincre les peuples...

L'Europe que moi je veux, c'est une Europe où la majorité et le gouvernement de gauche en France, après avoir accepté le TSCG et la rigueur tout en refusant l'austérité, fassent pression pour mobiliser un fond d'amortissement social afin d'aider immédiatement les Grecs et peut-être d'autres. Il faut savoir qu'aujourd'hui, des militants d'extrême droite grecs vont de maison en maison en donnant 20 à 30 euros aux gens. Dans un pays où une caissière à mi-temps gagne 180 euros par mois... Ils font comme les islamistes. Reste alors la question du fonds de mutualisation de la dette européenne que les Allemands doivent, dans un second temps accepter comme ils l'ont fait avec le fonds d'amortissement de la dette nationale après l'unification et qui a permis à l'Allemagne de sortir le poids de la dette de son budget annuel.  L'enjeu est de faire sauter cette digue en Allemagne.

Dans les arguments de Mélenchon, lequel vous semble le plus à côté de la plaque?

L'argument de Mélenchon qui est le plus à côté de la plaque fait la force de son argument. Lorsqu'il dit: cette Europe telle qu'elle est, je n'en veux pas. Et ce nouveau traité adossé à  une orientation politique développée dans certains pays comme l'Allemagne, je n'en veux pas. Le problème c'est qu'avec ça, on fait du sur place. Il faut savoir que la majorité silencieuse allemande croît aujourd'hui que le meilleure scénario serait que l'euro se casse la figure. Ils pensent que l'Allemagne a les capacités industrielles, économiques et financières pour s'en sortir seule. Nous sommes minoritaires à marteler que l'Allemagne a besoin de l'Europe. Et que l'Europe a besoin de l'Allemagne. Et que la France a besoin de l'Europe donc de  l'Allemagne. Mais l'Allemagne, aussi, a besoin de la France. Dans trente ans, si nous n'agissons pas, plus aucun pays européen ne fera partie du G8. 

Le non de Mélenchon serait donc le meilleur allié du nationalisme allemand?

70% des allemands sont contre le TSCG et le MES. Aujourd'hui, nous devons affronter un souverainisme libéral et un souverainisme socialiste qui croient pouvoir sortir de la crise grâce à l'Etat-nation. Et c'est cela que je mets en doute. C'est le pari que je fais. 

Quel argument de Mélenchon vous semble recevable?

Mélenchon a raison sur une chose.  Si l'on juge que ce traité c'est l'austérité à vie et qu'il empêche de sortir de la crise, il faut le refuser. Mais on ne peut voter le budget 2013 et la confiance au Premier ministre, tout en ne votant pas le traité qui est un des piliers les plus importants de cette politique. Je comprends Mélenchon lorsqu'il dit: "Moi je ne veux pas mener cette politique, je suis contre ce gouvernement" Mélenchon est cohérent avec lui-même.  Il  se trompe, mais dans l'erreur il est tout à fait cohérent! Les écologistes sont, eux, dans l'incohérence totale. A moins qu'ils aient la lucidité de dire que  puisqu'ils vont voter non, ils vont sortir du gouvernement! Je suis aussi d'accord avec Mélenchon quand il dit: je n'en peux plus du libéralisme allemand, je le comprends. Moi non plus. Le problème c'est comment on fait avancer les choses. Lui a une stratégie simple. Pendant cinq ans, il va dire: non ce n'est pas comme cela qu'il faut faire, parier sur l'échec de cette politique et sur l'aggravation de la crise. Ensuite, il va commencer à ramasser la mise aux élections européennes et municipales de 2014. Et s'ériger en recours. Imaginons que son pari s'avère gagnant: si c'est la catastrophe totale à ce moment là, qu'est ce qu'une majorité de gauche pourra faire? Mélenchon croit que la France aura alors le potentiel de s'en sortir seule. Que nenni! Méfions-nous de l'omniscience et du cynisme de gauche.

Quelle différence avec 2005? Bové avait voté non maintenant il vote oui. Et Joly le contraire...

La grande différence c'est qu'aujourd'hui les écologistes font partie d'une majorité dont on peut encore influencer la dynamique politique. Aujourd'hui le TSCG avec ses contradictions,ainsi que celle héritées des 3%  de Maastricht, permet une ouverture concrète. Le débat sur le traité constitutionnel de 2005 était une abstraction. En 2012, les uns disent oui les autres non, mais on peut concrètement faire de la politique.

Serez-vous candidat aux prochaines élections européennes de 2014?

Non. Je ne serai plus candidat à rien. De toute façon, l'état d'esprit majoritairement partagé au sein d'Europe-Ecologie pour le moment m'empêcherait de représenter "le parti". Ce refus de faire de la politique m'éloigne d'EE ou plutôt EE  s'éloigne de moi.