Daniel Cohn-Bendit

« Nicolas Sarkozy est pris dans son propre engrenage»

Le Temps - 20.04.2012  

Mercredi soir, Daniel Cohn-Bendit était sur la scène du Cirque d’Hiver, à Paris, pour l’ultime meeting d’Eva Joly, la candidate écologiste Française à la présidentielle. Admiratif de la pugnacité de l’ex-juge, le leader des verts au parlement européen y a néanmoins déploré ses erreurs de parcours, et insisté sur la nécessité de peser dans la future majorité qui sera réunie, selon lui, autour de François Hollande, dont il prédit déjà la victoire.

Le Temps : Eva Joly a-t-elle, comme beaucoup l’affirment, raté sa campagne ?

Daniel Cohn-Bendit : J’ai toujours dit que cette  élection ne nous convenait pas. La présidentielle, c’est le rendez-vous irrationnel des électeurs avec une personnalité. Or Les Verts n’ont pas cette culture. Eva Joly encore moins. Résultat : elle a tardé à trouver ses marques, et nous sommes passés à coté de l’enjeu européen. En mettant à chaque fois l’accent sur une « république exemplaire », et sur la moralisation de la vie politique Eva, malgré son courage, s’est peu à peu enfermée dans une campagne franco-française. C’est pour cela que je l’ai convaincu d’évoquer  davantage la « république des biens communs ». Ce concept là, au moins, porte le projet écologique au-delà de nos frontières.

Le Temps : Vous avez,  mercredi soir, affirmé lors de son dernier meeting que Nicolas Sarkozy ne sera pas réélu. Vous persistez ?

DCB : J’en suis convaincu. La machine Sarkozy ne fonctionne plus. Ce type a de l’énergie à revendre. Il a aussi raison de dire qu’il n’est pas responsable de la crise. Mais il se retrouve aujourd’hui inéluctablement happé par son propre engrenage. Nicolas Sarkozy a fait croire en 2007 qu’il pouvait tout résoudre et les Français ont, en majorité, cru à son histoire. Or il n’a pas pu tout régler. Et il ne pourrait pas le faire s’il était réélu. C’est pour cela que sa défaite est déjà consommée. Les Français ne veulent plus d’un « monsieur 100 000 volts » à la tête du pays. C’est acquis. Surtout quand, en face, François Hollande promet, lui, d’être un président normal.

LT : La France en crise peut-elle être dirigée par un président « normal » ?

DCB : La grande force de François Hollande est de promettre du calme aux Français, mais aussi, par ricochet,  aux partenaires de la France. On verra. C’est peut-être ça la solution. Regardons aussi le calendrier. Hollande est malin. Il va aller voir, sitôt élu, Angela Merkel pour lui dire qu’il ne ratifiera pas, tel quel, le récent « pacte fiscal ». Et que va lui répondre la Chancelière ? Elle aussi a bientôt des élections. Elle aussi voit que l’austérité à tout crin, ça ne fonctionne pas. Je crois à une alliance objective Hollande-Merkel.  Idem sur les questions internationales : le candidat du PS promet aujourd’hui de ramener les troupes françaises d’Afghanistan avant la fin 2012. S’il revient du sommet de l’Otan, à la mi-mai, en décalant de quelques mois le calendrier, personne n’y trouvera à redire. Il aura toutefois imprimé sa marque. Il aura rééquilibré.

LT : Quelles sont, pour vous, les autres leçons de cette élection que vous estimez déjà bouclée ?

DCB : Oui, je crois vraiment que c’est plié. Le refus de Sarkozy est comme jadis celui de Giscard : irrationnel. Tous ceux qui reprochent à Francois Hollande d’être trop mou mésestiment par ailleurs sa prouesse électorale : cet homme est en train de réussir, dans une France à droite, à se créer un espace majoritaire.  C’est la bonne nouvelle.  Je m’inquiète à l’inverse du score élevé de Marine Le Pen, qui finira surement au dessus de Jean-Luc Mélenchon. Je me souviens très bien de 2002. L’impuissance avait gagné le camp Jospin dans les derniers jours. C’est ce qui est en train de se passer pour Nicolas Sarkozy. Son équipe n’y peut rien. Cela ne marche plus. D’où le retour vers l’extrême-droite d’un bon nombre d’électeurs décomplexés. Puisque la défaite parait consommée, à quoi bon voter utile ? Et l’élection française débouchera sur deux pôles extrémistes forts : l’un à gauche, l’autre à droite. Une polarisation nourrie par une quête désespérée d’identité. C’est ce qui me préoccupe le plus : cet électorat déboussolé.

LT : Comment l’expliquez-vous ?

DCB : Par notre échec collectif. Nous avons échoué à faire comprendre aux Français que les solutions à la crise ne peuvent être qu’européennes.  C’est là où la stratégie de Jean Luc Mélenchon me fait peur. Lui joue le pourrissement, la chute de la social-démocratie. Mais pour faire quoi ? C’est très dangereux. Un grand nombre de français, aujourd’hui, n’ont pas de représentation du monde. Ils évoquent, comme dans les meetings du Front de gauche, une France universelle à laquelle le reste de la planète devrait ressembler. C’est insensé. Même François Bayrou a centré sa campagne 2012 sur le « Produire français ». Nous n’avons pas su raconter une histoire européenne dans cette campagne. Pourquoi ? Sans doute parce que la crise a rendu les choses trop complexes, trop illisibles.  Vue sous cet angle, cette élection m’angoisse énormément.