La Croatie sera le vingt-huitième Etat membre de l’Union européenne. Les Croates en ont décidé ainsi en approuvant à 66 % leur entrée dans un espace politique et économique pourtant en crise. C’est une formidable nouvelle pour nous tous et en particulier pour les citoyens de ce jeune pays qui était encore ravagé par une terrible guerre au début des années 1990. Difficile, en effet, d’oublier les massacres d’Osijek et de Vukovar... En France, cette adhésion est l’occasion d’une véritable rédemption pour nos relations culturelles et diplomatiques avec ce pays des Balkans occidentaux. Au déclenchement des hostilités, le cœur de nos élites penchait nettement en faveur de la Serbie, alliée historique de la France. On reprochait aux Croates leurs prétendues sympathies allemandes et la collaboration tristement active d’une grosse poignée de fanatiques oustachis avec les nazis durant la seconde guerre mondiale. Parallèlement, on fermait avec bienveillance les yeux sur la folie du régime national-post-socialiste déployé dans le pays voisin par un certain Milosevic... Aujourd’hui, il est assez plaisant de voir nos responsables politiques et nos chefs d’entreprises se presser à Zagreb pour tenter de rattraper le temps perdu...
Plus largement, cette entrée dans l’Union illustre en actes ce qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a constitué les fondements du rêve européen : faire de ce continent un espace de paix et de propagation des valeurs démocratiques. Jamais un pays candidat n’a dû mettre en œuvre autant de réformes pour satisfaire les exigences posées par les instances européennes. Au passage, si nous avions fait preuve d’autant de rigueur auprès certains membres actuels de l’Union, la situation de cette dernière serait sans doute bien meilleure aujourd’hui... La Croatie a su solder avec brio des contentieux pourtant anciens et intenses avec ses voisins ; elle travaille désormais avec la Serbie et le Monténégro, qui aspirent eux aussi à rejoindre l’Union ; elle a procédé à une profonde réforme de son système judiciaire dans le sens d’une réelle indépendance à l’égard du pouvoir politique... La réconciliation à laquelle nous assistons avec les autres Etats des Balkans occidentaux était proprement impensable voici encore une décennie ! Elle n’a d’égal, à mon sens, que ce qui se produisit entre la France et l’Allemagne à partir des années 1950. Ce vote croate du 22 janvier 2012 représente donc bien davantage que l’entrée d’un pays supplémentaire dans l’Union ; il réaffirme la pleine actualité de deux des fondamentaux constitutifs du rêve européen et que certains se plaisaient un peu rapidement à oublier.
Je mentirais pourtant si j’affirmais que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Plus de la moitié des Croates ne sont pas allés voter à ce référendum et un tiers de ceux qui se sont déplacés ont dit « non » à l’adhésion, en dépit du consensus européen quasi-unanime des forces politiques du pays. C’est le signe d’une inquiétude montante à l’endroit de l’Europe actuelle. En effet, même minoritaire, un ultranationalisme croate perdure dans ce pays. L’intégration économique à marche forcée de ces dernières années a par ailleurs laissé dans la pauvreté des pans entiers de la population. A cela s’ajoute que la crise de l’euro et l’absence de gouvernance de l’Union préoccupent à présent les Croates autant que le reste des Européens. C’est là le troisième volet de l’idéal européen, celui de la prospérité partagée, qui semble faire défaut aujourd’hui. Sans véritable projet de développement durable et écologique, sans renforcement du processus démocratique de décision, l’Union risque de perdre ses acquis et d’obturer de ses perspectives.
Si les Croates ont dit « oui », c’est quand même qu’ils y croient, mais qu’ils y croient si...