Le cinéma est aujourd’hui le lieu privilégié de la cristallisation de nos imaginaires sociaux. Chaque film est une création située, le reflet augmenté d’un vécu personnel – celui de son auteur – et le miroir réformé d’une réalité sociale à un moment donné. Le cinéma reflète nos humeurs, nos sentiments et nos rêves en même temps qu’il révèle et stimule des passions, des inquiétudes et des fantasmes qui, en d’autres occasions, nous auraient échappé.
Au moment de la perte de notre triple A, le cinéma vient peut-être, à travers le dernier film de Kaurismaki, de rehausser notre notation grâce à ce que j’appellerais un « triple Havre ». Le Havre, c’est bien sûr la ville qui sert d’ambiance à ce surprenant opus filmique. En grande partie détruite durant la seconde guerre mondiale, la ville a été reconstruite dans un style architectural digne de l’ex-Allemagne de l’Est. Mais dans un tel décor, Kaurismaki parvient à s’abstraire du vérisme pour dérouler un imaginaire fondé sur un substrat de relations humaines, à la fois simples et sublimées.
Car avec ses faux accents de naïveté, ce film nous éclaire sur les réalités plutôt que de nous en détourner. Récit d’un homme digne et dépassé venant en aide à un jeune migrant surgi d’un containeur, Le Havre nous renvoie aussi au double sens du havre comme nom commun... Un havre, c’est d’abord un port, un lieu de transit de marchandises et de personnes. Points d’ouverture sur le monde, les ports sont également des lieux où règnent souvent le contrôle, la détention et le rejet de l’Autre. C’est là la trame du récit. Sa force, c’est précisément que, au-delà de la ville et de sa réalité portuaire, Kaurismaki réussit à incarner une autre dimension du havre : celle d’un refuge, d’un lieu protégé par l’engagement quotidien des hommes. Ici, c’est la solidarité des humbles et des déclassés qui donne au film toute sa chaleur utopique.
A en croire l’accueil réservé à ce film, le spectateur n’en demande pas moins. On aurait pu craindre que des voix viennent à s’élever devant tant de bons sentiments et trop de simplicité. Tel n’est pas le cas, parce que Le Havre n’est ni simpliste, ni assimilable à une quelconque forme de politiquement correct. C’est plutôt une ode à la complexité : celle de rapports sociaux qui refusent de se figer dans des oppositions manichéennes. C’est aussi un appel à la transgression : transgression des frontières de classes, des frontières géographiques, des codes convenus ou des lois que l’on juge iniques. Ce n’est pas un hasard si le personnage principal s’appelle Marcel Marx, un improbable croisement de Marcel Proust et de Karl Marx... Kaurismaki réhabilite deux choses souvent brocardées, mais dont on sent qu’elles manquent cruellement : la poésie et la solidarité. Cela en dit long sur l’état d’une société fatiguée par mille maux, promesses sans lendemain et slogans à l’emporte-pièce. Fatiguée aussi par la dislocation de tout ce qui permet encore de faire société. Au-delà de la dénonciation, Le Havre nous renvoie à notre incommensurable besoin de réconciliation.
Le Havre est donc bel et bien une fable. Mais une fable d’un genre particulier où c’est au spectateur d’écrire l’apologue, de tirer sa propre morale de l’histoire. Le double « happy end » qui clôt le film n’a aucune intention normative, ni souci de bienséance. Il est là, au contraire, pour nous surprendre, nous questionner sur le regard que nous portons trop mécaniquement sur les choses.
Alors, je sais, la situation est grave et la campagne présidentielle bat son plein... Mais c’est précisément pour cela que j’invite nos chers candidats – en particulier ceux qui veulent réenchanter la société – à « sacrifier » un peu de leur temps pour aller voir Le Havre. Et, par son prisme, de s’offrir une vision grand angle qui semble leur manquer...