Daniel Cohn-Bendit

«L'Europe négocie un traité dont elle n'a pas besoin»

Libération - 23.01.2012  

Interview Coprésident du groupe Verts au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit prône une stratégie de relance à côté d'un nouveau pacte budgétaire. Pour Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe Verts au Parlement européen, le futur traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance dans l'Union européenne, débattu demain par les ministres des Finances des Vingt-Sept, ne «sert à rien». Et oublie la relance économique.

Ce traité créant une «union budgétaire» entre les Etats de la zone euro est-il nécessaire ?

Pour le Parlement, absolument pas. Tout existe déjà dans les textes que nous avons adoptés l'an dernier, en particulier dans la réforme du Pacte de stabilité et le renforcement de la coordination des politiques économiques et budgétaires. Pour le surplus, il suffirait de modifier la législation existante. La seule chose qui nécessiterait un nouveau traité, c'est la constitutionnalisation, dans les législations nationales, du «frein à l'endettement» ou «règle d'or» [qui impose un retour à l'équilibre budgétaire, ndlr]. Mais ce traité ne réglera pas la question, car il y a d'une part des Etats qui ne le ratifieront pas et, d'autre part, des Etats qui ne pourront retranscrire cette règle d'or dans leur droit interne. Par exemple, en Finlande, il faut une majorité des quatre cinquièmes pour modifier la Constitution... Même chose aux Pays-Bas ou en Grèce. En France, il n'y a tout simplement pas de majorité politique pour une telle règle. On est dans le pur affichage politique : on négocie un traité dont on n'a pas besoin.

Pourquoi les Etats, eux, croient-ils en avoir besoin ?

Tout le monde s'est soumis à l'idéologie imposée par le gouvernement allemand, soutenu par ses homologues finlandais et néerlandais : pour lui, la stabilisation des marchés passe par une pérennisation de la rigueur budgétaire, sans qu'il soit besoin de penser plus loin. La majorité du Parlement européen n'est pas sur cette ligne. Nous ne sommes certes pas contre une bonne gestion budgétaire : quand la France doit rembourser, en 2012, 49 milliards d'euros pour les seuls intérêts de sa dette, on se rend compte que cela ne peut plus durer. Mais il faut aller au-delà. Nous voulons ainsi une feuille de route visant à la création d'un fonds de «rédemption» qui permettrait de communautariser la partie des dettes publiques dépassant 60% du PIB. Cette partie serait financée par des obligations européennes émises par un Trésor européen et devrait être remboursée en vingt ans. Il s'agit d'une proposition des cinq instituts économiques allemands qui conseillent la chancelière, mais que celle-ci a écartés. Nous voulons aussi une stratégie d'investissement qui passera par l'émission d'obligations européennes afin de relancer l'économie européenne autour de projets communs. Ainsi, à côté d'un pacte de rigueur, on aurait un pacte de relance et de communautarisation des dettes européennes. Tel qu'il est, ce traité est insuffisant, voire dangereux.

Pourquoi ?

Il suffit de regarder les taux d'intérêt à dix ans de différents pays : les Américains comme les Britanniques empruntent autour de 2%, alors que leurs déficits et leurs dettes sont supérieurs à ceux de la zone euro. Le Japon emprunte à moins de 1% avec une dette de 200%. La France, elle, doit verser des intérêts d'environ 3%, l'Italie de 6%, l'Espagne de 5,4%. Ce ne sont donc pas des logiques budgétaires, mais politiques, qui expliquent ces taux. Quand Obama dit qu'il va investir pour relancer son économie, cela lui vaut la confiance des marchés. Nous, sur la relance, nous n'avons rien à dire. Il faut donc montrer que la zone euro se pense comme un tout et ne néglige pas sa croissance. C'est d'ailleurs ce que disent les agences de notation : la rigueur ne suffira pas à mettre fin à la crise. Il faut sortir de la pédagogie noire de Angela Merkel, celle de la punition.

Le traité n'est-il pas un passage obligé pour la chancelière allemande vis-à-vis de son opinion publique ?

Ce n'est pas faux. Quand il sera signé, elle pourra dire à son opinion publique que sa culture de stabilité s'est imposée, ce qui pourrait lui permettre de se montrer plus souple sur la solidarité. Par exemple, en arrêtant de s'opposer à une intervention sans limite de la Banque centrale européenne sur le marché secondaire de la dette souveraine ou en permettant au Fonds européen de stabilité et à la Banque européenne d'investissement de s'approvisionner auprès de la BCE. Mais, même si c'est le cas, on en reste à des logiques de sauvetage. On ne prépare pas l'avenir, on ne répond pas aux défis de la relance globale.

Il y a donc un problème allemand ?

La réalité est plus complexe : personne n'ose poser la question de la relance. Si la France, l'Italie, l'Espagne ou la Belgique déclaraient qu'elles sont conscientes de la nécessité d'assainir les finances publiques, mais que cela risque d'étrangler l'économie si on le fait trop vite, et qu'il faut organiser une stratégie de relance, on pourrait avoir un débat politique avec l'Allemagne. Or, ce débat, on ne l'a pas. Pourtant, l'Allemagne est loin d'être monolithique : des personnalités comme les anciens chanceliers Helmut Schmidt et Helmut Kohl critiquent Merkel. On ne peut pas obliger un Etat à agir, mais on peut le défier. On cède trop facilement à Merkel. Nous n'avons pas l'intention de nous laisser faire. Les verts et les libéraux vont tenter de convaincre le Parlement de demander à la Commission de proposer la création d'obligations européennes et d'un fonds de rédemption pour lancer ce débat.