Daniel Cohn-Bendit

Hongrie, la dérive d’un dissident

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

S’il est un homme qui incarne à l’envi l’ivresse du national-présidentialisme et la tentation autoritariste qui traversent actuellement certaines démocraties en Europe, c’est bien Viktor Orban, l’actuel Premier ministre de la Hongrie. La nouvelle constitution entrée en vigueur ce 1er janvier atteste de la triste dérive qui s’empare de ceux qui, par démagogie, choisissent de se replier sur la vision mythifiée d’un passé national prétendument glorieux. Inutile, je crois, de détailler ici la série de lois scélérates, désormais en application, et que certains chefs d’Etat font mine aujourd’hui de découvrir... Cela fait des mois déjà que, à la tribune du Parlement européen ou lors de mes visites en Hongrie, j’alerte l’Union sur la dangereuse régression du pouvoir magyar. Certes, la droitisation d’Orban ne date pas d’hier. Dès sa première accession à la tête du gouvernement en 1998, il avait déjà troqué son anti-totalitarisme d’antan pour revêtir les habits d’un dirigeant mixant orientations néo-libérales et rengaines sécuritaires. Mais depuis son retour au pouvoir en 2010, c’est à une véritable escalade liberticide à laquelle nous assistons. 

Après s’être libérées du joug soviétique, presque toutes les nouvelles démocraties de l’Est ont, à un certain moment, connu une phase de prurit national-populiste. Mais, seule la Hongrie semble vouloir persister dans ce glissement qui, chaque jour, la rapproche un peu plus du régime instauré par l’amiral Horty durant les années 1920... Ayant vu sa culture s’atrophier au fil du siècle écoulé, une partie de la Hongrie semble nourrir une nostalgie incurable pour son passé d’avant-guerre. Aux boucs émissaires d’hier – les juifs et les tsiganes – s’en ajoutent de nouveaux : les journalistes, les intellectuels et les chômeurs. J’essaie de comprendre... Mais au-delà de ce qui se passe dans la tête du citoyen lambda, ce qui m’interroge le plus, c’est le parcours personnel et politique d’un personnage comme Orban.

Comment le jeune et audacieux dissident que j’ai connu en 1988 a-t-il pu si facilement se fondre dans les oripeaux d’un apprenti autocrate ? Que reste-t-il en lui de l’étudiant iconoclaste de la Fidesz ; ce mouvement aux accents quasi-libertaires qui, par sa jeunesse et son insolence, réveillait un pays plongé dans la torpeur depuis la répression de 1956 ? J’ai en souvenir cette affiche superbe que ses amis produisirent en 1990 à l’occasion des premières élections libres. Deux photos : l’une de deux vieillards, Brejnev et Honecker s’embrassant à la soviétique, et l’autre, celle un couple de jeunes se bécotant sur un banc public... Le tout accompagné d’un slogan simple et efficace : « Tessék vàlasztani » (« Choisissez ! »). Avec une réforme électorale sur mesure et un contrôle toujours plus étroit des médias, c’est bien cette liberté de choix que les Hongrois risquent à présent de perdre. D’un naturel frileux dans ce type de situation, les dirigeants de l’Union hésitent à s’en prendre à un autre gouvernement de l’espace européen. 

C’est donc à la société civile européenne, et aux côtés des Hongrois qui manifestent depuis un mois, d’agir. Une des initiatives possibles consisterait à mettre en miroir l’Orban d’aujourd’hui avec celui d’hier, lorsqu’il était un fougueux dissident, entouré de prestigieux aînés comme Sakharov, Michnik, Geremek, Havel et bien d’autres. Certains ont disparu, mais ceux qui restent sont prêts sans doute avec d’autres personnalités européennes à participer très vite à Budapest à un nouveau Forum civique qui interpellerait publiquement le régime hongrois et renverrait Orban à son passé et ses contradictions actuelles. S’il n’a pas définitivement sombré dans la négation d’une partie de lui-même, il devrait accepter de se confronter à ses ex-amis qui condamnent sa dérive.

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