Daniel Cohn-Bendit

Socrates, son utopie et sa mort

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Depuis qu’il a permis à l'équipe d’Argentine de devenir championne du monde en 1978, l’entraîneur César Luis Menotti ne cesse de proclamer l'existence d'un football de gauche, d'ouverture et offensif. Un football dont la maxime serait: "Pour gagner, il faut simplement marquer plus de buts que l'on en encaisse". A l'opposé, il existe aussi un football de droite, symbolisé à l'extrême par le catenaccio italien des années 70, qui se fonde sur une tout autre philosophie du jeu : "Casser l'adversaire et l'empêcher de jouer".

Socrates vient de nous quitter. Pour moi, il était celui qui incarnait le mieux l'idée du footballeur-citoyen, enragé et engagé, aussi bien dans le foot que dans la société. La première fois que je l'ai rencontré c'était à Sao Paolo en 1984, le lendemain d'un match historique des Corinthians, son équipe. A l'époque, la société brésilienne était en surchauffe. Mobilisée contre la dictature militaire, le mot d'ordre était "Des élections directes tout de suite!" Ruban jaune au poignet pour symboliser cette révolte, des millions de Brésiliens descendaient dans la rue. C'est dans ce climat survolté que les Corinthians, emmenés par Socrates, firent leur entrée dans le stade en arborant une immense banderole sur laquelle on pouvait lire "Gagner ou perdre, toujours pour la démocratie". Ce fut l'avènement de ce qu’on a appelé la « démocratie corinthiane » : une équipe contaminée par le virus de l'utopie et un club organisé selon les principes de l'autogestion ! Après avoir repris collectivement le pouvoir, ses joueurs avaient supprimé les primes de victoire, aboli les inégalités salariales et décidé de s'investir dans le mouvement de démocratisation brésilien.

Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, Socrates m'accueillit très chaleureusement par un "68, c'est au Brésil maintenant!". Médecin du sport et fils d'un passionné de philosophie, il me parlait de ses collègues joueurs avec l'émotion d'un père ou d'un frère pour sa famille. Il abhorrait les inégalités, notamment dans le football où 90 % des joueurs touchent à peine le SMIC quand les autres amassent des sommes folles. Très vite, nous nous sommes embarqués dans une sorte de dialogue socratique sur l'essence du football et du sport en général. Des domaines où, selon lui, l'imagination et la liberté de création devaient prévaloir sur la rigidité imposée par l'organisation et le système de jeu. Socrates parlait en connaissance de cause. Comment ne pas se rappeler cette coupe du monde 1982 où l’extraordinaire légèreté du jeu des Socrates, Zico et Falcao fût détruite par la brutalité et l'efficacité noire d'une équipe italienne emmenée par un Gentile massacreur de toute utopie sportive ?

Homme extraordinaire, footballeur à la dextérité déconcertante et citoyen de l'autogestion, Socrates n'a visiblement pas su tenir tête face à l'évolution d'une société brésilienne de plus en plus livrée à une gauche néolibérale et productiviste, incapable d'humaniser la démocratie. Il ne m'appartient pas de juger ou même d'essayer de comprendre pourquoi Socrates s'est réfugié dans l'alcoolisme pour se soulager. Visiblement, le football ne méritait pas son intelligence et sa liberté. Pas plus que le Brésil d'aujourd'hui, devenu imperméable à la conscience sociale et au désir de solidarité d’un tel homme... A l’instar du philosophe grec dont il portait le nom, Socrates s’est peut-être abandonné à la ciguë pour ne pas voir ses convictions assassinées par d’autres... Triste et troublante destiné. Il y a environ six mois, je le contactais pour être, avec Gilberto Gil, l'un des grands témoins du film que je prépare sur la coupe du monde de 2014. Il était partant, et son enthousiasme intact m'a même profondément surpris. La maladie l'a malheureusement emporté avant que nous puissions réaliser ensemble ce projet.

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