Daniel Cohn-Bendit

Europe : Encore un effort pour être révolutionnaire !

Chronique d'un cosmopolitie - Le Nouvel Observateur  

Mine de rien – et c’est déjà une petite révolution – la question de la construction politique de l’Europe opère, aujourd’hui et pour la première fois sous la 5e république, une véritable percée au cœur d’une campagne présidentielle ! La crise actuelle et la menace létale qu’elle fait peser sur l’euro et sur l’Union n’est, évidemment, pas étrangère à cette soudaine intrusion... Gageons que la plupart de nos présidentiables se seraient bien passé de l’actuelle conjonction du calendrier électoral avec celui des solutions urgentes à trouver pour la survie de l’Europe... Historiquement, l’élection présidentielle en France procède d’une mise sous cloche nationale – aussi artificielle que temporaire – des enjeux du scrutin afin de détacher ceux-ci de l’influence sans cesse grandissante du fait européen. Sans qu’elle ait été édictée formellement, une certaine idéologie « national-présidentialiste » semble – à droite comme à gauche – s’imposer à tout « bon » candidat à l’Elysée. En dépit du monde qui change, la rhétorique des prétendants reste, en campagne, inexorablement la même : mise en scène vibrante des soi disant pouvoirs régaliens du président, volontarisme étatique affiché haut et fort, promesses fumeuses de retour à une croissance sans entraves... Le tout, par simple insertion d’un bulletin dans l’urne tricolore ! Et puis, patatras, une fois les agapes de la victoire passées, l’heureux élu feint de découvrir les terribles contraintes extérieures, les engagements de longue date à l’égard de nos partenaires, l’emprise des marchés financiers et le désordre géopolitique institué... La Grande Nation se mue soudain en petit pays, la parenthèse souverainiste se referme et l’on souhaite alors à chacun un bon atterrissage dans le monde réel !

Mais, en cette fin 2011, la cloche présidentielle semble belle et bien fêlée. Et même si le discours dominant s’évertue à vouloir nous faire croire que la France n’a pas encore perdu son triple A, le dur principe de réalité – avant même d’avoir voté – s’impose chaque jour davantage. Toujours plus habile dans la baston électorale que dans la gestion politique du pays, Sarkozy a semblé, un instant, avoir pris conscience de ce nouvel état de fait. De son côté, son principal concurrent, coincé dans sa contradiction de futur « président normal » et d’« hyper-candidat » ayant autorité de décider de tout, peine encore à se fendre d’un véritable désir d’avenir pour l’Europe. La seule chance de Hollande, c’est que l’actuel locataire de l’Elysée, derrière un faux-semblant de flamme européenne, reste bien médiocre dans sa façon de maquiller une épave en voiture flambant neuf... En matière de carambouille, sa récente déclaration de Toulon risque fort de rester dans les annales de la carrosserie nationale. Annoncé comme un discours fondateur de l’Europe politique, son propos fut en réalité une longue logorrhée franchouillarde quant aux bienfaits de sa future candidature présidentielle et une vision étriquée de l’Union réduite aux acquêts d’un morne couple franco-allemand. Bref, on attendait Zeus enlevant Europe, mais ce fut Grouchy et Blücher qui vinrent !

N’osant plaider le mariage d’amour, ni même celui de raison avec le partenaire allemand, Sarkozy n’est en mesure d’offrir que l’image – horrible aux yeux de son ministre de l’Intérieur – d’un mariage blanc où l’un obtient ses papiers par la grâce de l’autre en refusant de vivre sous un toit commun ! Pour nous emballer la chose, Sarkozy n’est capable d’autre subterfuge que de nous faire passer l’approche intergouvernementale comme le summum démocratique pour résoudre la question de la gouvernance de l’Union !

L’Europe politique vient certes d’entrer dans le débat présidentiel, mais nous sommes encore loin d’en avoir fini avec le national-présidentialisme qui hante la culture de nos dirigeants politiques...

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