Daniel Cohn-Bendit

Petite enfance : Merkel fait école !

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

Je reviens ici sur un événement qui s'est récemment produit au Sénat lors de l’étude d’une proposition parlementaire de loi visant à rendre obligatoire la scolarisation à partir de trois ans. Cette initiative ne changeait presque rien par rapport à la réalité actuelle des choses. Aujourd’hui en France, quasiment 99 % des enfants de cet âge sont d’ores et déjà scolarisés. Mais dans un contexte de crise et avec la menace de futurs plans d’austérité, cette proposition de loi entendait « sanctuariser » l’école maternelle à un moment où, formellement, l’obligation scolaire demeure toujours fixée à 6 ans.

Mon propos n’est pas de juger de la pertinence d’une telle obligation. Pour moi, elle ne va pas de soi. Il suffit de se mettre à la place des familles qui auraient décidé d’assumer l’intégralité de l’éducation de leurs enfants pendant les 6 premières années pour comprendre à quel point elle leur compliquerait la vie. Inversement, la scolarisation, qui constitue une phase fondamentale de la socialisation, est particulièrement bénéfique pour les enfants issus de milieux défavorisés et pour les familles monoparentales qui n’ont pas la possibilité de participer pleinement à l’éveil de leurs petits ou de payer pour les voir accueillis dans un cadre correct d’accompagnement. Inutile de dire que cette nécessité de socialisation extérieure devient quasiment vitale dans les cas extrêmes de maltraitance puisque l’isolement social constitue un facteur aggravant. Elle l’est aussi pour des enfants issus des quatre coins du monde qui, s’ils restaient reclus dans un univers familial ou communautaire où l’on ne pratique que la langue et les usages du pays d’origine, se trouveraient d’emblée déclassés lors de l’entrée en cours préparatoire...

Arguant faussement d’un coût non budgété, Luc Chatel, sarkôlatre de première bourre et piètre ministre de l’éducation, décida alors d’invoquer l’inconstitutionnalité d’une telle mesure, s’offrant ainsi en cas de réélection de son mentor une belle marge de manœuvre en termes de suppression de postes d’enseignants... Si tel était le cas, c’est un juteux marché qui s’ouvrirait pour l’école privée avec, bien sûr, ses déclinaisons du haut de gamme au bas de gamme  et la possibilité d’une offre suivant les goûts confessionnels et les origines nationales. De quoi faire frémir... notamment pour celles et ceux qui n’auront d’autres choix que d’abandonner leur emploi pour prendre soin en permanence de leur progéniture ou d’abandonner littéralement celle-ci sans surveillance à mère télévision pendant qu’ils iront chercher quelques subsistances dans des jobs insécures...

Car derrière les discours de façade de la droite sur la place de l’éducation et les coups tordus au nom de la sauvegarde de nos finances se camoufle une idéologie bien réac à l’égard des femmes, des familles immigrées et des populations défavorisées. Ma grande crainte c’est que Nicolas Sarkozy – qui ne se tourne vers l’Allemagne que lorsque ce qui s’y passe l’arrange – ne suive la triste initiative que vient de lancer Merkel : gratifier d’une allocation mensuelle d’environ 100 euros les femmes qui choisiraient de rester au foyer pour élever leurs jeunes enfants. Un discours qui en rappelle un autre : celui de Berlusconi vantant les bienfaits de la femme à la maison...

Oui, il existe un vrai débat qu’il est toujours bon de mener entre droits de « première génération » (libertés publiques, liberté de conscience...) et droits dits de « deuxième génération » (les droits sociaux). Mais dans la vie quotidienne, essayez-vous à déclamer la grandeur des droits de l'homme à un SDF et vous vous sentirez très vite ridicule. On comprend donc que la valeur d’une démocratie se mesure aussi à la possibilité réelle pour les citoyens d’avoir le choix. Cela présuppose évidemment une diversité au niveau de l’offre, mais également un accès égalitaire au choix. 

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