Daniel Cohn-Bendit

L’école hollandaise du surréalisme nucléaire

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

J'ai longtemps cru qu'Hölderlin avait raison en disant qu'avec le danger apparaissait le "salut". Mais, concernant la construction européenne, rien n'est moins évident. Face aux dangers qui la menacent et au risque de fragmentation imminente, rien de ce qui pourrait nous sauver ne semble survenir... Les événements se précipitent sans que personne ne vienne troubler le nouvel ordre imposé par Merkel épaulée par Sarkozy. Il y a trois ans, en écrivant un petit livre politique intitulé "Que faire",  j'étais loin d'imaginer que nous déboucherions sur une crise des dettes souveraines. Pourtant, ce n'est pas sans amertume que je relis les passages sur la nécessité d'une intégration européenne des politiques économiques, d'un grand emprunt européen, d’euro-obligations pour financer la transformation de nos systèmes productifs et trouver des modes de coordination répondant aux crises financière, économique, sociale et écologiste que nous traversons...

Dans le triste chaos expérimental que nous vivons aujourd’hui, l'Allemagne semble plutôt bien tirer son épingle du jeu. Sa vigueur économique a de quoi attiser la jalousie de ses partenaires, même si on oublie souvent de rappeler que 22 % de sa population vit encore sous le seuil de pauvreté et que le salaire minimum y reste scandaleusement bas... Alors comment expliquer que la première économie européenne puisse décider de sortir du nucléaire sans intenter à sa vie? Quand on voit la façon dont se déroule le débat en France, c'est pourtant en des termes létaux que se poserait la question. Alors que les Allemands ont désormais compris que le nucléaire était une technologie d'arrière-garde et en déclin, la perception en France reste drastiquement opposée.

Je ne sous-estime pas les difficultés propres à la France avec ses 74 % d'électricité d'origine nucléaire, ni ne nie la complexité de la transition à mettre en œuvre et les problèmes posés par un rééquilibrage de notre mix énergétique au regard de la lutte contre la dégradation climatique. Mais je ne peux m'empêcher de trouver lassant, voire dangereux d’un point de vue démocratique, ces raccourcis de pensée qui empêchent tout débat de fond. Nous ne pouvons plus nous passer d'une profonde convergence des politiques énergétiques en Europe. Une évidence que beaucoup voudrait ignorer, mais qui renvoie aux origines mêmes de la construction européenne, à travers le Traité sur le charbon et l’acier, signé six ans avant les traités de Rome et d'EURATOM... Il est clair aujourd’hui que la transition vers des modèles de production énergétique sobres en carbone et dénucléarisés implique une nouvelle intervention d'envergure communautaire.

La transition énergétique dans un seul pays, même s’agissant de l’Allemagne, ne saurait être le gage d’une réussite universelle. La France ne pourra éternellement se masquer la face sur le nucléaire. Brandir l’augmentation des prix de l’énergie comme ultime menace relève d'un chantage sans scrupule. Jamais un mot sur la création de postes dans le secteur de l'économie verte, ni sur les gains que permettrait une rénovation massive de l’habitat pour réduire la consommation des ménages. Manifestement, la tendance à l'externalisation n'est pas le propre de la filière nucléaire qui utilise fâcheusement cette méthode pour éviter de rendre des comptes sur son coût réel et se retrouver mise en faillite. Trop de dirigeants européens « externalisent » leurs choix en matière énergétique pour tenter de se dédouaner demain de leurs responsabilités politiques. Il suffit de suivre le parcours de Hollande et du PS sur la construction de l'EPR et la filière MOX pour "ne plus rien y comprendre". Autant dire qu'en France, le nucléaire produit des virevoltages quasi artistiques ! On quitte le sol de la rationalité si chère à Descartes pour rejoindre des sphères de l'ordre du dadaïsme...

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