Après un mélodrame de plusieurs semaines, le fameux conseil européen de la semaine passée, maintes fois repoussé ou ajourné, a finalement accouché d’un petit être hybride, certes plus gros qu’une souris, mais encore loin du compte pour apporter une réponse durable à la crise que traverse l’Union. L’intervention télévisée de Sarkozy qui a suivi cet épisode a, une fois de plus, été caractéristique du contortionnisme auquel se livrent traditionnellement la plupart des chefs d’Etats – en France tout particulièrement – entre acceptation forcée de la réalité du moment et négation des conséquences politiques à en tirer pour l’avenir. A Bruxelles, les gouvernements nationaux n’ont fait que colmater provisoirement les brèches d’une faillite financière annoncée sans esquisser les véritables réformes politiques et institutionnelles indispensables qui découlent logiquement d’une économie chaque jour plus mondialisée.
Toutes choses égales par ailleurs, le discours présidentiel de jeudi dernier ressemble à s’y méprendre dans sa forme aux discours tenus après chaque réforme des retraites ou du financement de la sécurité sociale : « Oyez braves gens, nous avons frôlé la catastrophe, mais grâce à notre génie, nous avons trouvé la réponse durable et la plus équitable au problème ! ».
S’il est de bon ton – et bien souvent justifié – de fustiger la novlangue des institutions européennes, il est indispensable aussi de dénoncer la « fakelangue » (le parler faux) des dirigeants français sur l’Europe qui persiste à faire croire aujourd’hui possible le capitalisme, le socialisme ou la social-démocratie dans un seul pays ! Quand est-ce qu’un président français, ou un des multiples aspirants à la fonction, cessera d’alimenter l’illusion de la souveraineté pleine et entière d’une petite nation à l’économie endettée et peuplée d’à peine plus de 60 millions d’habitants ? Faut-il attendre que le mythe s’effondre de lui-même, emportant au passage tout ce qu’une culture a mis des siècles à construire, souvent pour le meilleur et parfois pour le pire ? Ou faut-il enfin accepter la faible réalité du fait national pour trouver dans une Europe démocratique et fédérale la possibilité qui nous est encore offerte de maîtriser notre destin dans un monde toujours plus incertain ?
Je mentirais – comme bien d’autres – si je disais que je dispose de réponses vertueuses et toutes faites au maelström dans lequel nous sommes plongés. Mais je sais au moins une ou deux choses sur la situation complexe que nous traversons... La crise de l’euro n’est pas qu’exogène ; elle est congénitale aussi à la manière dont nous avons construit cette monnaie unique. Nous ne nous sommes pas dotés en temps et en heure du gouvernement économique de l’Europe qui devait aller de pair avec son adoption... et nous sommes loin encore d’en prendre le chemin. Ce n’est, en effet, pas avec deux réunions intergouvernementales par an – comme décidé récemment – que nous serons en mesure de coordonner efficacement nos économies et la solidarité entre celles-ci. Deuxièmement, Sarkozy se trompe – et nous trompe – en prônant, comme il le fait, une plus grande intégration économique dans la zone euro et une moindre intégration politique au sein de l’Union européenne. Il oublie d’abord que le traité de Lisbonne édicte que tous les pays de l’Union – à l’exception de la Grande-Bretagne et du Danemark qui disposent d’une clause de revoyure – feront à terme partie de la zone euro. Mais surtout, il est fondamentalement impossible, d’un point de vue strictement démocratique, d’envisager une intégration économique accrue sans véritable intégration politique.
Il va donc falloir très sérieusement mettre la question européenne au centre du débat en vue de la présidentielle de 2012 pour que cesse enfin cette peur hexagonale de dire la vérité des choses et des prix à nos concitoyens.
Et face à cet enjeu, Sarkozy n’est pas le seul à être sur la sellette...