Daniel Cohn-Bendit

Les limites d’une sortie sur le nucléaire

Chronique d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

La récente sortie de Michel Rocard en soutien indéfectible à l’énergie nucléaire m’a franchement estomaqué. Je connais et apprécie Michel depuis de très nombreuses années. J’ai souvent été saisi par l’intelligence de l’homme et par ses fulgurances de lucidité à des moments où d’autres choisissaient d’entonner les antiennes d’un temps passé pour mieux se cacher la vue sur les réalités de l’époque. C’est un des rares politiques en France sincèrement attaché au « parler vrai »... au point parfois d’être trop complexe et presque inaudible aux yeux de l’opinion. C’est peut-être cette difficulté à être écouté et entendu qui le conduit parfois à proférer des avis péremptoires et définitifs qui ne sont pas à la hauteur de ses qualités réflexives. Qu’il s’en prenne aux écologistes en les jugeant trop simplificateurs, incantatoires et parfois même irréalistes, il n’y a pas, à mon sens, raison de voir-là un crime de lèse-majesté... Mais qu’il glorifie le nucléaire comme « l’énergie verte » par excellence en raison de ses moindres rejets en CO2, je dis qu’il y a là de quoi tomber de sa chaise !

Quid du coût réel de l’énergie nucléaire? Mais aussi de la gestion et du traitement sur le long terme des déchets? Quid aussi des risques liés à cette industrie et de l’incapacité flagrante de nos sociétés du mercantilisme et de l’immédiateté à répondre dans la durée à une catastrophe qui affecterait un territoire étendu et densément peuplé? J’insiste sur ce dernier point, car l’hypothèse d’un accident majeur dans un pays hautement développé – longtemps niée par les promoteurs du nucléaire civil – n’est plus discutable. Fukushima a malheureusement démontré que dans un pays où la protection civile a été élevée au rang de culture nationale, les pouvoirs publics se montrent incapables de gérer les terribles conséquences induites par l’accident. Par chance, oserait-on dire, les vents et les courants ont en partie détourné les retombées radioactives des régions les plus peuplées. Présupposer qu’un accident de ce type ne peut survenir en France relève du vœu pieu ou de la croyance aveugle dans le saint Atome et ses prélats. Aucun plan sérieux n’a jamais été élaboré en cas d’accident grave s’étendant dans la durée... et encore moins d’étude sur ses conséquences économiques et sanitaires pour le pays.

Si je n’ai qu’un conseil à donner à Michel, c’est celui d’échanger sur cette question avec Mikhail Gorbatchev qui, en tant que dirigeant soviétique, a vécu la catastrophe de Tchernobyl et qui, trente-cinq après, ne s’en est toujours pas remis. Ou encore, dans une approche plus littéraire, de lire le très beau livre de Michaël Ferrier (« Fukushima - Récit d’un désastre ») qui illustre bien l’impuissance de nos sociétés développées devant ce type de situation et la violence faite aux citoyens à travers le silence administré par les autorités. C’est cette violence d’un pouvoir se refusant à penser et à organiser les conséquences de ses actes qu’évoque aussi Kenzaburô Oé dans ses « Notes de Hiroshima », récemment parues.

L’homme qui érigea l’économie sociale et citoyenne en modèle alternatif au socialisme étatique et à l’ultralibéralisme peut-il se satisfaire d’argumenter à coups de vagues et cyniques décomptes des morts causés respectivement par l’industrie nucléaire et celle du charbon ? Ou de nous prédire une grave pénurie et une « guerre civile » en cas de sortie du nucléaire ?

La démocratie contemporaine, dans son exigence de décision et résultat immédiats, est mal armée pour affronter les choix engageant notre avenir à l’horizon de vingt ou trente années...

Mais je pose la question : doit-on pour autant accepter de faire reposer notre stratégie énergétique sur des décisions prises voici plus de quarante ans et qui s’avèrent de plus en plus obsolètes ?