«Changer notre économie et notre façon de vivre»

20 avril 2009

Interview avec le journal luxembourgois "L'essentiel"

L'essentiel: Avez-vous l'impression que tout le monde est aujourd'hui conscient de l'importance qu'il y a à sauver la planète?

Daniel Cohn-Bendit: Abstraitement, oui! Concrètement, non! On sait qu'à côté de la crise économique et financière, il y a une crise écologique. Mais plutôt que d'apporter une réponse aux deux, on ne se soucie que de la première en essayant de repartir comme en 14. On a toujours l'impression d'avoir le temps pour sauver la planète. On essaye de sauver les meubles alors que le moment est venu non seulement de relancer l'économie, mais surtout de la transformer.

En matière d'écologie, l'Europe doit-elle et peut-elle être celle qui montre l'exemple?

Elle doit et elle peut en se donnant les moyens d'adopter un grand plan européen de transformation écologique. L'Europe doit être à la pointe du changement. Il faut une grande volonté politique commune et se battre pour y arriver. Les gouvernements sentent qu'ils ne peuvent plus y arriver seuls dans leur coin, mais, en même temps, ils freinent des quatre fers et font parfois preuve d'un nationalisme dépassé.

L'arrivée de Barack Obama à la présidence américaine a-t-elle changé la donne?

Sûrement! L'Amérique revient de loin et a entamé, avec le volontarisme d'Obama, une course poursuite difficile. Les grandes négociations vont désormais pouvoir se faire avec le concours des États-Unis qui vont peser dans les solutions. Que les États-Unis soient décidés à être à l'avant-garde des transformations écologiques, c'est une excellente nouvelle pour la planète.

Dans un peu plus de six semaines ont lieu les élections européennes. Qu'ont fait bouger les Verts au sein du Parlement européen?

Paquet climatique, OGM, droits de l'homme... les Verts ont été à la pointe du combat au Parlement européen et dans l'Union européenne. Sans les Verts, que serait-il advenu des débats et des décisions sur ces sujets... Dans trois des six rapports les plus importants du Parlement, les Verts ont pesé de tout leur poids au plus grand bénéfice des citoyens.

Que proposez-vous pour la prochaine mandature?

L'axe fondamental de notre campagne au plan européen repose sur le manifeste des Verts européens, ce que nous avons appelé le «Green Deal». Nous voulons une transformation massive de l'économie vers l'écologie. Nous voulons un grand emprunt européen de 100 milliards d'euros par an sur cinq ans. Soit 500 milliards d'euros au total.

Ce serait à la hauteur de la réponse nécessaire pour relever les défis qui attendent l'Europe. Des défis auxquels il faut une réponse multinationale. Penser qu'il faut transformer les systèmes d'énergie dans les ex-pays de l'Est, rendre tout l'habitat européen écologique, faire en sorte que l'agriculture devienne biologique... C'est un gigantesque plan de transformation qu'il faut financer. Un plan qui créera plusieurs millions d'emplois dans l'UE.

À vos yeux, quelle importance revêt cette élection européenne?

Elle est fondamentale. Nous devons changer à la fois notre économie et notre façon de vivre. Nous y sommes poussés par la crise et par la menace écologique. C'est un vrai projet de société qui va se décider. Nous sommes très nombreux à avoir envie de ce changement capital. Il faut que cette envie s'exprime dans les urnes.

Ne craignez-vous pas que l'abstention prenne une fois encore le dessus?

C'est possible et je n'y peux pas grand-chose si ce n'est dire et redire que le moment est venu, en allant voter, de faire le choix d'une autre société. Dans chaque pays, les débats ont tendance à tourner en rond parce qu'ils restent nationaux. Dans le même temps, le débat européen ne trouve pas vraiment sa place alors qu'il est décisif pour notre avenir à tous.

Comment avez-vous vécu et comment vivez-vous la grave crise qui ébranle la planète?

La crise écologique, nous l'avons vue venir et dénoncée depuis des années. Le 11 septembre financier, avec la chute de Lehman Brothers, personne ne l'a vu venir, pas plus que personne n'avait vu venir le 11 septembre du World Trade Center. Aujourd'hui, on tente de réagir à la crise financière tout en marginalisant la crise écologique. Il faut une réponse aux deux, il faut une véritable révolution dans les mentalités.

Qu'est-ce qui vous fait encore croire à la politique?

La politique est le seul moyen de faire changer les choses. Si on veut subir les événements, alors on ne fait pas de politique. Mais si on veut être maître de son destin et des changements qui doivent l'accompagner, alors on s'engage. On peut le faire à tout âge et tout au long de sa vie.

Que reste-t-il de Dany le Rouge (NDLR: son surnom depuis Mai 68)?

Je ne suis pas capable de vous répondre... Il faut savoir prendre sa vie en main pour influencer le monde et l'histoire. C'est ce que je fais aujourd'hui comme il y a quarante ans. C'est en cela que je suis fidèle à mes convictions, que je suis à la fois Daniel Cohn-Bendit et Dany le Rouge.

Recueilli par Denis Berche