Le Nouvel Observateur. Comment jugez- vous le film d'Uli Edel ?
Daniel Cohn-Bendit. - Ce film à grand spectacle n'apporte rien, n'explique rien sur les années 1970. Il se contente de nous placer dans une position de voyeur. Pourquoi la société allemande a-t-elle sécrété Baader ? Il ne se pose jamais la question. Ici, tout semble se réduire à un duel entre, d'un côté, l'Etat et sa folie, de l'autre, la Fraction armée rouge et sa folie. Entre les deux, rien. Pour le réalisateur, tout se passe comme s'il n'existait, dans le domaine de la radicalité, aucune alternative à la violence de Baader; ni aucune tension interne, au sein même du mouvement contestataire. Le seul repère, c'est Baader. D'ailleurs, à le voir tel qu'il est dans le film, un mec déglingué, on se demande comment il a pu exercer une si profonde influence.
En revanche, ce qui me semble mieux traité, c'est la rivalité entre Ulrike Meinhof et Gudrun Ensslin, les deux amies de Baader. Rivalité sexuelle qui se voulait politique, et dont Baader était l'enjeu.
N. O. - Pourquoi en 1974 avez-vous rendu visite à Baader au pénitencier de Stammheim ? Par sympathie ?
D. Cohn-Bendit. - Non, Sartre m'avait juste demandé de faire le traducteur. Il voulait parler avec Baader des conditions d'emprisonnement. Mais Baader ne voulait parler que de révolution. Après leur conversation, Sartre m'a dit : «Quel con ! C'est un «chinois» incompréhensible !»
N.O. - La bande à Baader est née, dit- on, d'une opposition à la génération qui l'a précédée, d'un désir de tuer le père entaché par l'hitlérisme. Cependant, cette bande a aussi commis des attentats antijuifs. Comment expliquez-vous cette contradiction ?
D. Cohn-Bendit. - Cette dérive de la fascination pour la cause palestinienne n'est pas problématisée dans le film. En même temps, la RAF a tué Hanns-Martin Schleyer, le président du patronat allemand. Schleyer, pendant la guerre, était un officier SS à Prague. Si on avait tué Schleyer en 1943, en qualité d'officier SS, on aurait dit : c'est normal. Mais là, il est tué en tant que patron, et on dit que ce geste est un crime horrible. Ce qu'il est effectivement.
Fabrice Pliskin
Le Nouvel Observateur