Il y a les trous d'air. Comme en mai dernier. Mauvais lundi de session plénière mensuelle, à l'Europarlement de Strasbourg. Dans son bureau plus vaste que la moyenne de coprésident du groupe vert, Daniel Cohn-Bendit lâche des réponses rapides et fatiguées. L'agitateur qu'il est resté, 40 ans après les pavés de Mai 68 et l'insurrection étudiante née à Nanterre, a parfois de la peine à s'y retrouver dans la complexité moderne «face à des Etats très realpolitik et cyniques». Alors Dany s'accroche. A la charte des droits fondamentaux de l'UE, signée en même temps que le Traité de Lisbonne. Au combat pour l'écologie dans lequel il estime, depuis dix ans, «avoir joué un rôle». Le fil est tendu. Mais Cohn-Bendit a grandi funambule, équilibriste: «On a, ici, enquêté sur les vols secrets de la CIA et sur Guantanamo. Nous sommes allés beaucoup plus loin que tous les autres parlements nationaux. Alors...»
Dix ans, et des leçons aussi. Le coprésident du groupe vert à l'Europarlement le sait: sans relais médiatiques, sans ancrage populaire, sans de nouvelles manières d'occuper le terrain public pour déminer les angoisses populaires et arracher des concessions à l'égoïsme des Etats, les deux combats de sa vie que sont l'Europe et l'environnement pourraient bien devoir baisser pavillon. Alors, place à un ultime dribble électoral pour les élections européennes de juin 2009, une proposition de liste verte-alternative française emmenée par lui-même, Nicolas Hulot et l'ex-noniste José Bové. «Le parti vert a connu beaucoup de défaillances qu'il nous faut surmonter. Aujourd'hui, la façon de s'en sortir est de proposer un espace écologique unifié. Mettons nous d'accord sur les combats à mener demain, dans le cadre européen.» La partie continue.
Puis revient le temps de l'assaut. Celui qu'aime avant tout ce cycliste de 62 ans, amoureux de la Provence et des côtes du Mont Ventoux. La pédale politique qui s'enfonce sous la semelle. L'adrénaline qui chauffe sous la chemise, toujours portée col ouvert, sans cravate, de préférence sous une veste claire ou de velours. C'est quand il faut agir que Dany se réveille. Le voici, trois ans après être sorti «groggy» de la victoire du non au référendum français à la défunte constitution, en train d'orchestrer en ce mois de juin 2008, la riposte au refus irlandais. Avec toujours la même méthode: foncer, puis discuter après en regardant derrière pour s'assurer que les troupes suivent. Et pourquoi pas Daniel Cohn-Bendit, le «juif allemand» du printemps 68, candidat au poste de président de l'Union européenne élu au suffrage universel? «Banco. Je suis partant. C'est ce genre de bataille qu'il faut livrer. Des noms, des visages. De l'envie. Du débat!»
Combattre les contrevérités
Qu'il aime la politique est une évidence. Surtout quand il s'agit d'abattre les frontières. «Vous en connaissez, vous, d'autres leaders étudiants de 68 toujours actifs en politique? Tenir et se faire élire un coup en Allemagne, un coup en France, n'est-ce pas ma plus belle victoire de cette décennie?»
1998: dix ans déjà, en effet. Daniel Cohn-Bendit abat alors le premier la carte d'une candidature binationale. Lui, l'élu municipal de Francfort, prend la tête de la liste des Verts français aux élections européennes de juin 1999. Les numéros spéciaux commémorant les trente ans de Mai 68 sont encore dans les kiosques. Revoici en campagne, quelques cheveux grisonnants plus tard, le trublion de la Sorbonne, marié à une Allemande, père d'un adolescent de 18 ans cette année, «avec lequel il s'efforce d'expliquer plutôt que d'ordonner» dans sa tenue «d'homme plus complètement inconnu, avec une histoire politique, intégré dans un système».
En Allemagne, l'édile vert a appris à respecter l'héritage du conservateur Helmut Kohl «qui a su conjuguer l'intégration européenne à l'intégration allemande. Je crois que cela, il faut avouer, ça a tenu». Dans l'Hexagone qu'il sillonne aux côtés de Dominique Voynet, le chef de file écologiste redécouvre en revanche un pays «où la pensée sociale dominante est nationale». Dany lisse le choc politique à coups de mots, d'agilité médiatique, de combats particuliers comme celui pour les droits des sans-papiers. Il l'emporte. Avant de finir, terrassé, sept ans plus tard, ce foutu soir du référendum français de mai 2005: «Je m'étais battu pour le oui. Je n'aurais jamais imaginé devoir combattre autant de contrevérités. Je ne sais pas quelle folie est passée par là. Or on a perdu. Dans ce combat, la société française a montré comment elle pouvait se figer, se bloquer. Je l'ai pris comme une défaite personnelle».
Le coup de massue des urnes fait toujours mal. Surtout quand Dublin y va aussi de son uppercut référendaire: «On est dans une situation difficile où les gens s'aperçoivent que le passage de la souveraineté nationale à une souveraineté européenne remet en cause des acquis nationaux, une manière de penser. La complexité devient la règle, nourrit toutes les angoisses.»
«Le bordel à Pékin»
Dany lucide. Dany toujours acide. Au parlement européen, à Strasbourg comme à Bruxelles, son statut de co-chef de groupe lui permet d'occuper un siège des premiers rangs, juste en face du président de séance. Alors il en profite. Aux aguets. Un doigt levé pour s'emporter contre un groupe d'eurodéputés bulgares désireux de remplacer une séance agendée le jour de la Pâques orthodoxe par une autre le... 14 juillet. Un stand-up dans son tee-shirt barré de menottes, offert par l'association Reporters sans frontières pour condamner les JO chinois, pour appeler face à la caméra «à foutre le bordel à Pékin en août prochain». La réprimande de l'ordre du jour lui arrache un éclat de rire. Et deux mots inattendus dans pareille enceinte: «Mazel Tov!». «Bravo, que Dieu veille sur toi».
Reste la gourmandise. Celle de pilonner, sur un plateau de télévision commémoratif de Mai 68, le philosophe français Alain Finkielkraut en lui donnant à tout va du «professeur» pour mieux l'enfoncer dans ses buts réactionnaires. Celle de moquer le «jouir sans entraves» de l'Elysée depuis l'entrée de Carla Bruni au château. Celle de trôner, le temps d'un dîner dans un restaurant brésilien de Strasbourg, au milieu d'élus turcs suspendus à ses commentaires sur l'ultime match de la France à l'Eurofoot. Une réponse en allemand. Un coup de gueule en français. Puis des explications post-match dans les deux langues en réponse à des journalistes italiens. La politique, pour lui a un peu l'allure d'un ballon: trente ans à dribbler les gouvernements. Avec, dans la dernière mi-temps de sa vie publique, pas mal de transversales et ces trois cartons rouges Français, néerlandais et irlandais. Sans être, jamais, dégoûté du jeu.
Tanné le cuir
Mieux: ces dix ans lui ont tanné le cuir. En proclamant partout «la fin de 68» pour le quarantième anniversaire de cette introuvable révolution, Dany l'ex-Rouge a esquivé le combat que Nicolas Sarkozy, entre autres, aurait tant aimé livrer. Face au président prompt à jeter l'héritage de 68, l'ancien étudiant en sociologie de Nanterre n'a pas commis l'erreur de camper en ce début de XXIe siècle sur une quelconque ligne Maginot de la nostalgie. Au contraire: il remercie en public l'ancien préfet de police de Paris Maurice Grimault, qui évita le bain de sang. Dany roule avec son époque dans le grand stade de la politique. En évitant, contrairement à son vieux pote Bernard Kouchner à qui il souhaite dans un sourire «tout le bonheur du monde» comme ministre d'ouverture, de marquer des buts contre son camp.
Déminer les angoisses
Dix ans, et des leçons aussi. Le coprésident du groupe vert à l'Europarlement le sait: sans relais médiatiques, sans ancrage populaire, sans de nouvelles manières d'occuper le terrain public pour déminer les angoisses populaires et arracher des concessions à l'égoïsme des Etats, les deux combats de sa vie que sont l'Europe et l'environnement pourraient bien devoir baisser pavillon. Alors, place à un ultime dribble électoral pour les élections européennes de juin 2009, une proposition de liste verte-alternative française emmenée par lui-même, Nicolas Hulot et l'ex-noniste José Bové. «Le parti vert a connu beaucoup de défaillances qu'il nous faut surmonter. Aujourd'hui, la façon de s'en sortir est de proposer un espace écologique unifié. Mettons nous d'accord sur les combats à mener demain, dans le cadre européen.» La partie continue.
Article de Richard Werly, Le Temps