Daniel Cohn-Bendit, au nom du groupe Verts/ALE .
Monsieur le Président, chers collègues, j'ai rarement vu dans ce Parlement un débat plus hypocrite que celui que nous tenons aujourd'hui.
Premièrement, de toute façon, ce Parlement n'a plus rien à dire. Nous avons décidé, il y a un an, de dire oui. Alors, vous pouvez me dire: «ils nous ont livré 150 pages». Moi, je vous assure qu'avec les 100 pages que nous avons ici, vous auriez dit non il y a un an, mais aujourd'hui, vous devez dire oui, puisque de toute façon vous avez dit oui. Ce Parlement est donc amputé et il est content de l'être. Bravo, à vous de jouer!
Deuxièmement, M. Barroso vient de nous faire une déclaration extraordinaire: «mais, pour la prochaine fois, il faudra une réforme institutionnelle!» Nous avons dit cela, quand nous étions dix! Nous l'avons dit quand nous étions quinze! Nous avons dit cela à 17, nous avons dit cela à 25, nous disons cela à 27 et je vous promets que nous le dirons à 30, 35, 40, 45, que ce sera la dernière fois, et nous serons tous morts et ce sera la dernière fois, l'année prochaine à Jérusalem.
Y en a assez! Y en a assez d'entendre de tels mensonges, parce que, avec les arguments de M. Schultz, avec les arguments poétiques de M. Watson, comment pourrez-vous dire non aux Balkans? On a parlé de paix, mais il est évident que les Balkans ont un futur dans l'Union européenne, il est évident que la Roumanie et la Bulgarie ont un futur dans l'Union européenne. Ils doivent devenir européens. Le problème c'est de savoir comment! Et à quelles conditions, et à quel rythme et comment on s'organisera. Ce n'est pas la poésie qui organise la politique quotidienne, ce n'est hélas pas la poésie, et aujourd'hui, je vous demande une chose: c'est d'être sérieux. Je vous dis sérieusement, avec ce rapport-ci, si cela avait été pour la Turquie, vous auriez tous dit non!
Alors que les arguments de la paix, du futur, du marché, de ma grand-mère, de mon grand-père, auraient été les mêmes, mais non... parce que vous avez un a priori idéologique très simple, et qui est juste: il faut que l'Union européenne s'élargisse. Et il y a un effet d'entonnoir. La Commission et le Conseil décident, le Conseil décide, la Commission suit, le Parlement fait son béni-oui-oui, c'est l'entonnoir et ça glisse, ça glisse, ça glisse et ça rentre. Et plus personne n'est capable de rien, parce que, quand vous avez un effet d'entonnoir, vous n'êtes plus capable de l'arrêter... Et vous n'avez aucune possibilité de poser des problèmes politiques.
Mais lisez donc: en ce qui concerne les médias, les conditions d'équité ne sont pas garanties, mais ça ne fait rien, ça va venir. Dans tel cas, la justice n'est pas indépendante, mais ça ne fait rien, ça va venir; concernant les mécanismes de protection des minorités, ce n'est pas encore fait, mais ça ne fait rien, ça va venir. Ca va venir quand et comment? Comment pouvez-vous savoir que ça va venir? C'est que, chez nous, on a des problèmes.
Par ailleurs, pour les problèmes d'immigration, le Conseil est incapable de faire passer la politique de justice et de droit, de la faire passer au premier pilier. L'unanimité n'est pas requise. À 27, ça va être beaucoup plus facile! Vous allez voir, beaucoup plus facile, à l'unanimité, de tout faire passer.
Et le gouvernement allemand qui nous promet que l'on va régler ça grâce à la Constitution! Mais comment? Comment faire passer cette Constitution dans les 27 États membres. Personne ne le sait, mais absolument personne; mais vous allez voir ce que vous allez voir.
Moi, je crois que nous sommes hypocrites. Oui, la Roumanie, oui, la Bulgarie ont une perspective européenne. Oui, les Balkans, mais nous, nous sommes incapables de faire de l'Europe une véritable Europe, et le pire, et je termine par là, c'est qu'avec l'élargissement tel que nous le faisons, nous allons vers une renationalisation de la pensée des États, de la politique et des pratiques. Vous avez vu ça au dernier Conseil; eh bien moi je vous dis: nous sommes des impuissants, mais en tant que Parlement, nous sommes fiers de l'être!
(Applaudissements)