Esprit, où es-tu ?

Par Daniel Cohn-Bendit, publié dans "Europe's World"

L’amnésie serait-elle un factum en politique ?

Une question que l’on peut avoir envie de se poser au regard de l’action politique et, plus spécifiquement, à l’échelle européenne.

Epargnons-nous l'exégèse des "flagrants délits" d'omission nous livrant un président polonais dont les équations prévalent sur le principe de « réconciliation » européenne à l’instar d’un futur président français en campagne électorale dégainant, sans état d’âme, que son peuple n’a pas inventé la solution finale.

Prenons plutôt cette « maladie » qui affecte certains chefs d’états et de gouvernements et qui consiste à « oublier » leurs « habits européens » "à Bruxelles" aussi systématiquement que le passé, même récent.

Affairés dans leurs "histoires de politiques intérieures", certains leaders, peu scrupuleux, n’hésitent d’ailleurs pas à se servir de l'Europe comme d’un bouc-émissaire pour éviter de rendre des comptes sur les maux de leurs conationaux. Sans parler des pulsions souverainistes qui alimentent le trouble des esprits et les frustrations. Il semblerait qu'à aucun moment, l’Europe ne leur apparaisse comme un nouvel espace à gouverner. On ne s’étonnera donc ni de la défiance ni des hésitations de nos concitoyens à embrasser la cause européenne.

L’étroitesse des perspectives politiques des gestionnaires du pouvoir laisse peu place aux sens et enjeux de la construction européenne. Leur grammaire politique, sans passé ni futur, est condensée dans un immédiat.

A la trappe, 50 ans d'histoire avec ses "détails": la paix durable d'un continent réunifié, la liberté de circulation, un marché unique, des normes environnementales, des politiques extérieures fondées sur le multilatéralisme, la construction d’un mode inédit de gouvernance destituant le schème de la concurrence des puissances au profit d’un pacte civilisateur…

Et tant pis pour le moral des troupes si on ne trouve pas d’accord pour emboîter le pas dans la marche du monde.

Le temps sans profondeur du politicien « affairiste » permet peut-être de remporter une élection. Cependant, il prive de perspectives globales et sabote toute possibilité de vivre ou de percevoir la politique comme une praxis susceptible d’apprivoiser les évolutions globales.

S’il n’était question que de style grammatical, la critique aurait peu de sens. Mais il en va de notre efficience collective au regard de mutations à caractère planétaire bouleversant l’économie, la géopolitique et l’environnement.

Selon "mister" Brown, la mondialisation ôterait à l’Europe son sens.

Pour notre part, nous pensons que, malgré la séduction opérée par l’idéologie souverainiste à l’affût des moindres avancées de l’Europe communautaire, son incapacité structurelle à explorer de nouveaux schèmes la destine à un échec. Son autisme l'empêche de s’adapter aux changements et, a fortiori, d’élaborer des solutions.

Heureusement, les programmes politiques ouvertement anti-européens ne sont pas généralisés, du moins pas encore. D’ailleurs, si à la veille des élections européennes de 2009, le nouveau traité entre effectivement en vigueur, il permettra à chacun non seulement de clarifier ses positions mais également de répondre de ses actes.

Par le biais des « coopérations renforcées », les Etats qui voudront avancer dans la construction communautaire ne seront plus entravés par les récalcitrants. Ces derniers pourront même assumer un « opting-out » radical en sortant de l’UE. Le « traité de réforme » offre ainsi une possibilité concrète de "se libérer" de l’Europe et pourquoi pas par voie référendaire...

Ce Traité qui émanera des 6 mois de présidence portugaise est la condition sine qua non du bon fonctionnement des institutions européennes mais également d'un approfondissement que beaucoup invoquent sans nécessairement chercher à le réaliser.

L’Europe a rejoint un stade lui permettant d’influencer les équilibres du monde et de relever les défis du 21è siècle dont ceux du climat et de l’énergie. Mais l’Union politique européenne peine à se structurer.
Nous avons donc atteint une sorte d'équilibre instable qui nous contraint à choisir entre la consolidation et le renforcement de la cohésion européenne ou pas, avec à la clé deux versions de l'Europe.

A ceux que l’élargissement démange, rappelons aussi que ce ne sont pas les pays candidats qui les ont empêchés d’approfondir à temps. Le sens du slogan, apriori sensé, « pas d’élargissement sans approfondissement » n’a donc pas manqué d’être détourné.

Les nostalgiques de l’Europe des 6 perçoivent l'élargissement comme une altération qui pourrait même conduire l'Union européenne à sa perte. En dépit de leur bonne leur bonne foi, ils semblent préférer ignorer les mutations du « fédéralisme européen ». L’Europe de la guerre froide a certes « rempli sa mission » à un moment donné de l’histoire mais elle ne mène pas bien loin pour penser l’Europe dont nous avons besoin aujourd’hui pour avancer demain.

De façon moins ingénue et peu scrupuleuse du passé ou de l'avenir, certains manient l’argument de « l’approfondissement » afin de barrer la route aux actuels voire futurs candidats.

A moins de se prendre pour « madame Irma » avec sa boule de cristal, qui peut raisonnablement savoir à quoi devra ressembler l’Union européenne pour répondre aux défis qui se poseront dans 50 ou 100 ans ? Par contre, nous pouvons êtres certains des répercussions néfastes sur l'équilibre de l'Europe et du monde si, de façon hâtive et catégorique, nous en venions à rétrécir les horizons possibles de l'union européenne.

Déjà aujourd'hui, certains enjeux tels que la dégradation climatique ou l’approvisionnement énergétique attestent non seulement de l'inanité d'une action isolée des Etats mais également de l'intérêt vital d'approfondir et même d'élargir.

Pour avoir subi des ruptures d'approvisionnement énergétique suite aux litiges entre la Russie et l'Ukraine puis la Biélorussie, les Etats ont finalement compris que leur survie dépendait notamment de leur capacité à diversifier ces sources.

La Turquie a sans doute intérêt à rejoindre l’Union européenne. Mais cet intérêt va dans les deux sens. Aux jongleries d’arguments géographiques, historiques et compagnie correspond en réalité un « un mini-projet » pour l’Europe. Si les conditions se prêtent un jour à une adhésion de la Turquie, les Européens pourront incontestablement se prévaloir de la consistance mais aussi d’un saut qualitatif du projet politique européen.
Au-delà de la portée symbolique ou du rôle constructif que pourrait jouer ce pays, notamment au Moyen-Orient, il est difficilement contournable au plan énergétique.

Evidemment pour un Chirac ou un Sarkozy exempté de rendre des comptes dans les prochaines décennies, ce genre de considération importe peu. Et si la Turquie décidait d’en finir avec son aventure européenne pour préférer des alliances stratégiques avec la Russie voire l’Iran...
Après tout, « la grandeur de la France » n’a pas de prix, quand bien même elle limiterait les perspectives des Européens!

Reste évidemment la voie des leaders britanniques: surtout ne rien approfondir ni même consolider et laisser jouer un élargissement non régulé pour renforcer la dissolution de l'Europe politique.

Evidemment, la cohérence britannique ne va pas à tout le monde! Certains leaders des pays continentaux affichent plutôt une préférence pour les scénarios décousus. Forts de leur amnésie, certains chefs d'état vont même jusqu'à considérer les engagements de leur pays comme révocables.

Le Conseil européen de juin était d'ailleurs éloquent à cet égard:

La Pologne qui signait le traité constitutionnel en 2004 est devenue celle des frères Kaczynski.Irascibles sur la question du système de votes au Conseil, les jumeaux ont failli voler la vedette à leur compère Jean-Paul II en obtenant l’exclusivité d’une déclaration à caractère homophobe. Pas d’ingérence éventuelle de la Charte des droits dans leurs affaires intérieures. Les voilà rassurés quant au sort de leur législation nationale réactionnaire sur la famille et la moralité publique.

Pour Tony, ce fut le Conseil de la rencontre avec "son autre" : Qui était ce Tony de 2004 signant avec tous les autres une constitution européenne? Comprendra qui voudra mais il s'avère, qu'entre-temps, Blair a détecté un péril pour la souveraineté de la Grande-Bretagne. Il débarque donc à Bruxelles armé de "4 lignes rouges" pour mieux y confiner son île. Que dire de sa nouvelle allergie à la Charte des droits? Une chose est sûre, Poutine ne sera pas le seul à accueillir à bras ouverts ce nouveau « camp » de citoyens de seconde zone exclus de la communauté de valeurs.

Dans cette guerre contre l’esprit européen et ce spectacle des signatures volages, le I ministre hollandais, englué dans le « non » du pays, a obtenu sans effort le soutien des délégations britannique, tchèque et polonaise pour spécifier que la modification des traités permettait aussi de réduire le champ de compétence de l’UE. Un ministre que n'aurait d'ailleurs pas dérangé la possibilité de bousiller le moteur législatif communautaire en octroyant un veto aux parlements nationaux.

Dans un tout autre style, les amateurs de show auront apprécié la performance de "synthèse" du président français. Revendiquant haut et fort la paternité du "traité simplifié", "l'homme bionique" nous a offert une version remixée d'Enée revêtu du drapeau tricolore.

Que les choses soient claires. Les raisons qui nous ont amené à défendre la constitution continuent de valoir pour ce nouveau traité qui en conserve l'essentiel des avancées. Après l'imposture des "plans B" à la française, nous voilà enfin munis de propositions concrètes pour progresser.

Evidemment, le nouveau packaging d'un texte que formuleront des experts en orfèvrerie juridique pour aboutir à sa signature par tous les Etats a de quoi décontenancer ceux qui tenaient à la lisibilité et à la transparence.

Autant dire que la dynamique enclenchée en 2001 à Laeken et qui a conduit à la ratification par 18 Etats d'une constitution rédigée à ciel ouvert par des conventionnels est loin derrière nous.

Et ce n'est certainement pas la dynamique à l'oeuvre au sein du Conseil de juin qui est en mesure de nous rassurer sur l'issue de ce processus. Reste à espérer que les hostilités ne ressurgiront pas au sein de la CIG et à parier sur les Etats qui ont permis d'éviter les pires dérapages du Conseil.

Mais la bonne volonté de certains ne peut constituer un gage suffisant pour progresser, d'autant moins que d'autres s'avèrent enclins à rendre réversibles leurs engagements.Comme l'a montré le Sommet de juin, l'intervention divine contre la tour de Babel n'aura même pas été nécessaire pour que "nos hommes d'état" se mettent à parler dans toutes sortes de langues. L'instinct de survie au plan national aura suffit pour que, une fois foulé le sol de la mère-patrie, l'on raconte à sa façon ce qui a pu être soutiré du sommet.

Nous devons donc plaider pour le renforcement de l'Europe communautaire à travers le droit et les équilibres institutionnels. Chercher à élargir le champ où les décisions s'opèrent pour déterminer des pratiques politiques selon les termes de l'engagement de partenaires coresponsables et sortir ainsi du cercle vicieux de l'attente d'un nouveau "miracle du ciel".

Publié dans "Europe's World" (Autumn 2007 ; Page88)

(cédé pour publication de la Columbia University, New York)