"Royal et Bayrou font partie d'un même ensemble qui n'est pas celui de Sarkozy"

25 avril 2007

Le Soir : Vous êtes l'un des plus chauds partisans d'un rapprochement entre Ségolène Royal et François Bayrou...


Cohn-Bendit : Je suis l'un des plus chauds partisans qu'elle gagne ! Et si elle veut gagner, il faut qu'elle gagne l'électorat. On fait comme si je ne rêvais que d'un rapprochement avec le centre. Non ! Je vois la France électorale telle qu'elle existe, et je dis que si on veut avoir 50 %, il faut avancer dans une direction.


LS : Ségolène Royal a-t-elle avancé en quarante-huit heures dans la bonne direction ?


CB : Ah ! oui, oui, oui ! La proposition qu'elle a faite lundi est très intelligente. Ségolène Royal s'ouvre à un électorat et elle s'ouvre au début d'un dialogue public, donc elle impose
une nouvelle méthode de politique, de la transparence, ce qui est contraire à toutes les pratiques gaullo-chiraquo-sarkoziennes. Elle a pris l'initiative, et elle ne peut gagner qu'en prenant l'initiative, en étant celle qui avance.

LS : Mais François Bayrou n'est-il pas historiquement, et fondamentalement, de centre droit ?


CB : Et Prodi ? Il était quoi ? La vie est compliquée... Bayrou, il ne rêve que d'être président.
Donc, de toute façon, il attendra cinq ans. Donc, il ne dira rien, ce n'est pas la peine d'attendre ce mercredi, il ne dira rien. Le problème maintenant, c'est les électeurs de Bayrou. Eux viennent du centre. Je donne toujours cet exemple : pendant la guerre d'Algérie, il y avait des députés MRP, donc chrétiens-sociaux de droite, qui ont quitté le MRP et rejoint la gauche au nom des valeurs humanistes, par opposition à la guerre d'Algérie. Donc, il y a des valeurs humanistes qui transcendent le centre et la droite. Comme il y avait d'ailleurs des gens de gauche très respectables qu'on appelait les gaullistes de gauche, et qui ont joué un rôle...

LS : Mais ces valeurs sont disputées : Nicolas Sarkozy, dans son allocution de dimanche soir notamment, s'en est lui aussi revendiqué...

CB : Oui, mais ce qui est important, c'est le respect qu'on apporte. Fillon (le conseiller politique du candidat UMP - NDLR) vient de dire que si Bayrou n'appelle pas à voter
Sarkozy, il met ses députés en danger : ça, c'est la méthode Sarkozy ! C'est ça, la différence ! Sarkozy, il ne veut pas les valeurs, il veut les voix ! C'est très simple. Bayrou a dit que le projet de société et de démocratie que veut Sarkozy est à l'opposé du sien. Aujourd'hui, à l'opposé, il y a qui ? Ségolène Royal ! Même si l'opposé est multipolaire, c'est l'opposé. Bayrou n'a jamais dit que Ségolène Royal était à l'opposé de lui... Dans la théorie des ensembles, ils font partie d'un même ensemble, qui n'est pas celui de Sarkozy.

LS : L'argument de François Fillon a tout de même un certain poids...

CB : Oui, mais Bayrou ne veut pas cinquante députés, il en veut cent. Il sait qu'il a besoin de circonscriptions où il faudra qu'il y ait un accord à gauche. Qu'est-ce qu'il va dire ? Il va dire que chaque député est libre de faire ses accords localement, comme pour les municipales. Une fois un accord à droite, une fois un accord à gauche... Mais aujourd'hui, dans la présidentielle, c'est les voix qui comptent, et maintenant ça ne passe plus par Bayrou. Le dialogue avec Bayrou, c'est une façon de parler à ses électeurs.


LS : Comment se fait-il que le coprésident du groupe écologiste du Parlement européen soit devenu un acteur dans cette recomposition du paysage politique français ?

CB : Parce que je crois que, pour l'Europe et pour la France, une victoire de Sarkozy serait négative. Donc, je participe au débat politique. D'ailleurs, cette ouverture au centre n'est possible que s'il y a une ouverture avec l'espace écologique. Les Verts, c'est vrai, ont été très faibles, mais l'espace défini par Hulot, l'espace écologique en France, est beaucoup plus fort que le résultat électoral. Pour moi, l'important, c'est la modernisation de la politique française, des institutions françaises, dont profiteraient les écologistes.

LS : L'Europe était absente de la campagne du premier tour. Sera-t-elle présente dans les discussions des jours qui viennent ?

CB : Oui, puisque la relance de l'Europe est l'un des cinq points fixés par Ségolène Royal pour la discussion avec Bayrou. Et si elle m'a invité ce mardi soir à son meeting, c'est pour parler de l'Europe.

LS : Ségolène Royal préconise tout de même d'organiser un référendum sur le traité européen à venir...

CB : A partir du moment où quelque chose a été refusé par référendum, il faut vaincre par référendum. Moi, je suis un conservateur démocrate... Si on joue la démocratie, il ne faut pas en avoir peur !

LS : Quitte à faire traîner tout le processus et l'entrée en vigueur du nouveau texte ?

CB : Mais non... Les ratifications, c'est compliqué, et un référendum ne fera pas plus traîner les choses. Il faut entraîner ! Il faut dire : « Voilà, il y a eu un non, on a modifié le truc, il y a un espace social qui s'ouvre, et c'est pour ça qu'on peut dire oui. » Et on y va ! Et on gagne ! C'est ça, la vie : il faut y aller !

Propos rec ueillis par Maroun Labaki.