PROFESSIONS DU SUD-EST : Que pensez-vous du débat organisé par les patrons des BdR sur le bienfondé ou non de la croissance ? Sont-ils sincères ou amusent-ils la galerie ?
DANIEL COHN-BENDIT : Pas de procès d'intention ! A partir du moment où les patrons organisent un débat, c'est qu'ils ressentent le besoin de s'ouvrir un peu pour permettre
l'émergence d'un nouveau consensus dans la société sur certains problèmes. Il ne suffit pas de répéter le mot «croissance» pour que tout soit résolu. Il faut ajouter un adjectif
à croissance... «durable», «qualitative»... pour arriver à sa redéfinition... d'autant que les taux de la France pendant les trente Glorieuses appartiennent au passé.
PSE : La croissance n'étant pas pour vous une religion, quels indicateurs de remplacement caractérisent l'évolution d'un pays ?
D.C-B. : Ca dépend comment on mesure la croissance, y compris la croissance immatérielle. Il est certain que la satisfaction des habitants d'un pays est l'indice intéressant. Donc, un pays qui a le taux de chômage de la France se sent sûrement mal et traverse une crise d'identité. Pour répondre à ça, le simple taux du Pib ne dit rien ! Il existe une série d'indices immatériels tout aussi importants pour définir si un pays va bien ou non. Sans compter les critères de l'environnement. Vous pouvez avoir
une croissance extraordinaire du Pib en Chine et être au bord de la rupture
écologique ! Regardez la croissance américaine et les grandes crises climatiques des Usa.
PSE : Peut-on concilier croissance et respect de l'environnement ?
D.C-B. : On «doit» concilier croissance et environnement ! Les critères de responsabilité environnementale doivent entrer en ligne de compte dans une politique de développement durable, donc de croissance soutenable. Une explosion de croissance basée sur une énergie à production de Co2 est néfaste. On peut toujours dire que les dégradations climatiques participent à la croissance... puisqu'il faut tout reconstruire.
Idem après une guerre... mais le prix d'une guerre pour augmenter la croissance, c'est un peu dur.
PSE : Observateur de la France et de l'Allemagne, quelle est votre appréciation comparative sur le syndicalisme français et allemand ?
D.C-B. : Face à des réformes nécessaires, les deux syndicalismes ne doivent pas se cantonner à être une force de contestation, mais doivent devenir une force de propositions. Comment se muer en syndicalisme de «cogestion» en partant d'intérêts autres que l'évolution économique ? La différence, c'est que les syndicats plus ou moins unifiés d'Allemagne, même s'ils sont en crise, ont un poids politique social important. Le fait d'être dans les grands conseils d'administration, etc. leur donne une vraie capacité d'intervention et de gestion. Le syndicalisme français, très divisé, est victime de ce qu'il
dénonce : le marché, le libéralisme, la concurrence. La spirale de la surenchère complique la situation.
PSE : Après le coup de frein donné par le «Non» de la France à la Constitution européenne, quelle feuille de route est envisageable pour le proche avenir ?
D.C-B. : Ce que l'on pourrait faire est tellement simple que c'est utopique! Le projet constitutionnel étant trop lourd, il faudrait à partir de ce texte formuler un traité fondamental d'une trentaine de pages (au lieu de 400) avec les valeurs principales communes des Européens, la définition institutionnelle du fonctionnement de cette Europe... Et le reste, c'est-à-dire les traités, relèverait du droit dérivé. Ce texte serait soumis au vote référendaire européen et ratifié si une majorité de pays (60 %) se prononçait «Pour». Les Etats qui auraient dit «Non» devraient se prononcer une deuxième fois sur la question très simple de rester ou non dans l'Europe avec ce traité. Il faut sortir de l'impasse de l'unanimité ! Voyez en Allemagne, le texte de la Constitution allemande n'a pas été ratifié par la Bavière. Mais c'est une usine à gaz pour arriver à cette solution.
PSE : Vous soutenez la candidature de Ségolène Royal...
D.C-B. : Je crois que c'est la meilleure et la seule candidate à gauche capable de battre au deuxième tour Nicolas Sarkozy, qui prône une politique dangereuse pour la France. Les Français veulent une autre présidence et elle incarne ce besoin de nouveauté. Au premier tour, je soutiens Dominique Voynet.
PSE : Que pensez-vous de l'interdiction sur le nucléaire que l'on veut imposer à l'Iran avec l'ambiguïté existante entre nucléaire civil et militaire ?
D.C-B. : Tant que le nucléaire civil est considéré comme légitime et juste par certains pays, on ne peut pas l'interdire à l'Iran. Tout le monde est ok ! Pourquoi l'Iran veutil vraisemblablement aussi le nucléaire militaire ? La France peut répondre, car pourquoi après 1945 a-t-elle absolument voulu l'arme nucléaire ? Pour que plus jamais quelqu'un ne s'arroge le droit d'occuper son territoire. L'Iran a le même raisonnement après le putsch de la Cia en 1953 contre le Premier ministre Mossadeq qui nationalisa le pétrole, puis avec la tentative d'invasion de l'Iran par l'Irak qui a coûté près d'1 million de vies humaines aux Iraniens. Ils ont ce sentiment de «plus jamais ça» et le pouvoir totalitaire
joue là-dessus. Il faut donc trouver un moyen de briser l'unité de cette société iranienne très critique face au pouvoir, mais solidaire sur ce problème national.
PROPOS RECUEILLIS PAR MARIE-ODILE HELME