Euro : taxer la finance et le pétrole

Libération, 18.5.2010

Les chefs d’Etat et de gouvernement se sont montrés à la hauteur de leur responsabilité historique. Mais cette décision a une conséquence logique : si l'un des Etats devait être amené à restructurer sa dette, c'est-à-dire à ne pas rembourser ses créanciers car il est à court d'argent, cela signifie que ce sont les contribuables des autres Etats qui paieraient la facture. D'où l'exigence allemande de renforcer les sanctions liées au non respect du pacte de stabilité et de croissance. Cette demande est d’autant plus compréhensible de la part de l'Allemagne que c’est le pays qui va contribuer le plus à la mutualisation et qui a donc le plus à perdre. Mais cette exigence est particulièrement risquée dans le contexte actuel. En effet, si tous les Etats diminuent en même temps leurs dépenses publiques pour respecter en 2012 les critères du pacte de stabilité, c'est l'ensemble de l'économie européenne qui va se contracter. Car ni les ménages ni les entreprises ne vont prendre le relais: les premiers sont victimes de l'augmentation du chômage et pensent surtout à constituer une épargne supplémentaire, quand ils le peuvent, pour se prémunir contre les risques de demain. Et les entreprises utilisent leur capacité actuelle de production à un taux très faible et n'ont donc aucune raison de s'engager dans des investissements massifs.

 

Comment sortir de cette impasse ? La solution pour diminuer les déficits publics doit passer non par la baisse des dépenses mais par l'augmentation des recettes. Deux secteurs économiques doivent être particulièrement mis à contribution : la finance et les compagnies pétrolières. Le montant cumulé des bénéfices réalisés par Total depuis 2007 représente 36 milliards d’euros. Si l’on ajoute les bénéfices réalisés sur la même période par BP, compagnie britannique, et Shell, compagnie anglo-néerlandaise, le total des principales entreprises européennes du secteur s’élève à plus de 100 milliards d'euros. Quant aux bénéfices cumulés depuis 2007 par BNP Paribas et Deutsche Bank, pour ne prendre que ces deux banques, il s’élève à plus de 28 milliards d’euros. Et cela continue : la semaine dernière Total et BNP ont annoncé un bénéfice pour les trois premiers mois de l’année 2010 de 2,2 milliards d’euros chacune. Les activités de marché, autrement dit de placements et de spéculation, de BNP affichent un taux de retour sur investissement de 45 % ! Que montrent de tels niveaux de rentabilité : que ces deux secteurs bénéficient d’une rente, liée pour l’une à la dérégulation financière, pour l’autre à la tension croissante sur les ressources énergétiques qui pousse les prix à la hausse, et qu’ils prélèvent  chaque année des dizaines de milliards d’euros sur l’économie européenne.

 

Mettre fin à ces rentes en adoptant une mesure coordonnée de surtaxation importante des profits non réinvestis de ces deux secteurs au niveau européen aura pour conséquence de priver de leurs revenus les actionnaires des sociétés concernées. Mais l’alternative est de diminuer les dépenses sociales à destination des plus fragiles, la qualité des services publics, les investissements publics nécessaires pour préparer l’avenir et notamment assurer la conversion écologique de nos économies, etc. Entre les deux solutions, la première est bien évidemment la plus juste, mais aussi économiquement la plus rationnelle. Priver les actionnaires des entreprises de ces secteurs d'une partie de leurs gains ne fera que diminuer leur épargne. Priver les chômeurs de leurs allocations ou les fonctionnaires de leurs salaires est une injustice inacceptable et aura des effets négatifs bien plus importants sur l’économie. Après avoir pris une décision courageuse dimanche, les chefs d’Etat et de gouvernement européens doivent en tirer les conséquences et acter que le temps de la modération et de la rigueur est arrivé pour les plus grands rentiers de l’économie contemporaine.

Par Pascal Canfin, Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly