Daniel Cohn-Bendit

Tours sans contours et villes sans limites

Chroniques d'un cosmopolite - Le Nouvel Observateur  

En s’effondrant sous la percussion de deux avions détournés par Al Qaïda il y a plus de dix ans, c’est tout une partie de notre imaginaire collectif de la ville moderne et sans limites, symbolisé par la construction de tours toujours plus élevées, qui a semblé s’écrouler. Un scénario qu’aucun film catastrophe – pas même « La Tour infernale », sorti l’année qui suivit l’inauguration des Twin Towers – avait osé envisager... En marge des débats sur la fin de la sanctuarisation du territoire américain et de la trop fameuse « Guerre contre le terrorisme », on eut également droit aux justes considérations sur l’insatiable vanité des hommes – remember Babel, remember Babylon – et sur l’aberration sociologique et écologique de telles constructions.

Depuis les premiers skycrapers de Sullivan à la fin du 19ème siècle à Chicago et à New York, les gratte-ciels ont, un siècle durant, été le symbole par excellence de la puissance et de l’audace américaine. Que, par principe, on aime ou qu’on déteste ces gigantesques édifices, il est difficile quand même de ne pas être esthétiquement fasciné – comme Sartre, pourtant empreint d’anti-américanisme, débarquant dans la Grosse Pomme après guerre – par la skyline de Manhattan.

Bouleversements géostratégiques obligeant, les Américains n’ont pas manqué de s’interroger après le 11 septembre sur la « nécessité » de reconstruire ou non de nouvelles tours, en lieu et place du World Trade Center dévasté. Ces postes de commande centralisés des transactions économiques et financières ont-ils encore un sens à l’heure de la dématérialisation de nos échanges ? Peut-on véritablement sécuriser de tels édifices face à des « ennemis » désormais invisibles et presque insaisissables (une décennie pour retrouver Ben Laden...) ? Sommes-nous – nous, Occidentaux – en mesure de rivaliser encore avec un Orient désormais capable de l’extrême en érigeant des tours de près d’un kilomètre de hauteur ?

Ces questions, et bien d’autres, restent posées, mais la réponse a, paradoxalement, déjà été donnée. Ce qui incarne désormais – et peut-être pour le pire – la nouvelle ville sans limites, le « Moloch » de Dos Passos, c’est la mégalopole chinoise. A Shanghai aujourd’hui, un nouveau gratte-ciel sort de terre tous les trois jours. Et par pur esprit de compétition, c’est l’ensemble de la planète qui est repartie à la conquête des cieux...

A l’Ouest de Paris, dans le Sarkoland des Hauts-de-Seine, les projets mégalomaniaques de bétonnage vertical ne cessent d’enfler, portés par une logique de cavalerie immobilière qui fait mine d’avoir oublié l’éclatement de la bulle spéculative de 2008 et ses conséquences. Ecologiste de conviction, on pourrait me croire viscéralement anti-tour... et l’on se tromperait ! Dans ce débat comme dans bien d’autres, je ne suis pas prohibitionniste, mais ardent partisan d’une régulation sociale et environnementale, fondée sur des arguments étayés et le plus largement et ouvertement débattus. D’ici à la fin de ce siècle, près de 80 % d’entre nous vivrons en ville. Alors oui, il faut lutter contre l’étalement urbain. Oui, une ville n’est pas un objet figé, mais une sédimentation d’époques et des formes urbaines qui vont avec. Faire du Small is beautiful l’alpha et l’oméga de notre pensée peut parfois être stérile au regard des défis que nous avons à affronter. Pour autant, les tours ne sont qu’une des composantes de la palette architecturale... et certainement pas la plus écologique et la mieux utilisée. Le problème des tours aujourd’hui c’est, comme le dit si bien Michel Cantal-Dupart, qu’elles sont conçues comme des paquebots ; elles sont monumentales et monstrueuses, sans véritable considération pour leur environnement social et écologique, qui est pourtant le fondement d’une véritable urbanité. Bref, face à des tours sans contours et des villes sans limites, c’est la notion même d’urbanisme qu’il convient de revisiter...