Daniel Cohn-Bendit

Hessel, Vie héroïque

Chronique d'un cosmopolite - Nouvel Observateur  

C’est l’histoire peu banale d’un nonagénaire à la vie déjà bien remplie, dont le succès d’un court pamphlet commis l’an dernier est venu bouleverser le rythme pourtant trépidant d’une retraite bien occupée. Avec les millions d’exemplaires d’ « Indignez-vous ! » vendus dans le monde, Stéphane Hessel est en passe de devenir un phénomène aussi planétaire qu’un Al Gore ou un Dalaï Lama. Comme il le dit toujours modestement, « son succès l’oblige ». La soudaine reconnaissance internationale dont il jouit désormais ne doit rien à l’air du temps. Elle est, au contraire, le fruit d’une certaine intemporalité de l’homme ; d’un homme qui incarne et conjugue simultanément notre passé, notre présent et les voies possibles pour notre avenir. On ne saurait en effet réduire Hessel à la résonance des quelques vérités plus ou moins brutales qu’il énonce dans son petit livre. Il s’étonne lui-même de son audience ; la plupart des idées contenues dans ses écrits ayant déjà été formulées et publiées par d’autres auteurs.

Alors, c’est peut-être le messager, bien plus encore que le message, qui permet d’éclairer cette surprenante vague d’indignation mimétique qui se propage dans le sillage de sa parole... Et c’est sans doute dans la crédibilité de sa vie exemplaire qu’il faut chercher les ressorts de cette mobilisation. Quand un homme qui a combattu le nazisme et survécu à la torture et aux camps vient dénoncer la « tyrannie des marchés financiers mondialisés » et les menaces contemporaines sur la démocratie, la paix et les libertés, on est porté – même tardivement – à l’écouter comme un prophète en son pays. Car la vie de Stéphane est fascinante. Au gré des événements tragiques du siècle écoulé, elle représente un témoignage vibrant de lutte constante contre la haine. Il faut toute la force d’âme d’un idéaliste comme lui pour dépasser le ressentiment et transformer la légitime colère en volonté immarcescible de bâtir un monde meilleur. De la Résistance au programme du CNR, de la guerre à l’ONU, de Buchenwald à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, la leçon de Hessel est toujours la même : l’indignation n’a de valeur que dans la mobilisation, l’engagement, la solidarité et la lutte non-violente. S’indigner, c’est retrouver une dignité perdue, cette valeur fondamentale de chaque être humain si l’on en croit l’article 1er de cette déclaration qu’il a contribué à rédiger en 1948.

Exemplaire, la vie de Hessel l’est aussi dans son rapport aux identités. Le « Berliner Kindl » émigré à Paris, l’Européen convaincu, connaît trop bien les tours et détours des identités nationales, administratives, réductrices et souvent mutilantes. L’unité et la dignité d’un homme ne sont pas affaires de tampons sur un passeport, mais une question d’éthique et d’actes en conséquence. Infatigable Hessel qui résume sa vie dans un livre-héritage publié aujourd’hui par Maren Sell[1] ; un « Tous comptes faits » qui se réserve encore et toujours un droit de regard sur l'avenir en ajoutant « …ou presque ». La vie héroïque d’Hessel, c’est en quelque sorte la réponse à toute la philosophie qui cherche encore ce qui fait la valeur d’une vie humaine.

La reconnaissance à son endroit, je pense – pour le connaître un peu – que Stéphane en a cure... Elle n’a de sens et de légitimité à ses yeux que si elle offre une chance, même infime, d’ouvrir une fenêtre sur la reconnaissance de l’autre. A l’heure où j’écris ces lignes, nous ignorons encore la décision des sages d’Oslo concernant l’attribution du prochain Prix Nobel de la Paix. Mais pour moi, si cette forme de canonisation laïque à un sens, il ne peut y avoir aujourd’hui de meilleur candidat que Stéphane Hessel : une vie héroïque qui illustre par excellence le refus de la haine, le refus de toutes les haines.  

Daniel Cohn-Bendit


[1] « Tous comptes faits... ou presque », Libella-Maren Sell, 2011, 200 pages, 18 euros.

 

Copyright : Nouvel Observateur - N° 2448 - 6 octobre 2011